Actualités 27.05.2026

Alimentation : la guerre des marges, un système injuste et destructeur imposé par la grande distribution

Alors qu’ils se prétendent les « alliés » des consommateurs et consommatrices, les géants de la grande distribution profitent de leur mainmise sur le marché alimentaire pour imposer leurs règles : des pratiques opaques et discriminantes et des surmarges sur les produits sains et durables… C’est ce que viennent confirmer les conclusions de la commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution, publiées le 21 mai 2026. Dans son viseur ? Plus de transparence sur la construction des prix, la garantie d’une juste rémunération aux agriculteurs et agricultrices et un meilleur encadrement des marges sur les produits les plus sains. Pour agir, dans l’urgence de la précarité alimentaire et de la crise économique actuelle, foodwatch et ses alliés continuent de porter une première mesure concrète : une loi d’urgence pour imposer à la grande distribution de vendre 100 produits sains à prix coûtant.

Pour décrypter, nous partageons avec vous les analyses et informations fournies à la commission d’enquête sénatoriale par Karine Jacquemart, directrice générale de foodwatch, lors de son audition le 14 janvier 2026. 

Un système verrouillé et injuste, qui rend l’alimentation saine inaccessible

Le système agroalimentaire actuel ne fonctionne ni pour celles et ceux qui produisent, ni pour celles et ceux qui se nourrissent et bafoue plusieurs droits fondamentaux : le droit à une alimentation saine, choisie et durable accessible à toutes et tous mais aussi le droit à la santé. En France, un agriculteur ou une agricultrice sur six vit sous le seuil de pauvreté. À l’autre bout de la chaîne, une personne sur trois n’a pas accès à une alimentation saine en quantité suffisante pour manger trois repas par jour.  

Ce paradoxe est d’autant plus insupportable qu’il n’a rien d’une fatalité.  Il est entretenu par un marché verrouillé, dominé par une poignée d’acteurs économiques : les géants de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution. Les cinq principales enseignes - E. Leclerc, Intermarché, Auchan, Carrefour et Coopérative U - contrôlent 80% du marché. Alors qu’ils se prétendent les « alliés » des consommateurs et consommatrices, ils organisent un marché à deux vitesses qui impose une offre alimentaire formatée, déséquilibrée, opaque, injuste et délétère. 

Un système alimentaire à la dérive

Ces enseignes se présentent comme les grandes défenseuses du pouvoir d’achat. Dans les faits, elles contribuent à organiser un marché alimentaire à deux vitesses : une alimentation saine, durable et de qualité pour celles et ceux qui peuvent payer ; une offre moins chère, mais trop souvent déséquilibrée, ultra-transformée ou contraire aux recommandations de santé publique, pour les autres.
Karine Jacquemart Directrice générale foodwatch France

L’offre alimentaire est déséquilibrée, car une partie prépondérante des produits dans les rayons sont des produits ultra-transformés et des produits trop sucrés, trop gras, trop salés qui font de plus l’objet d’un matraquage publicitaire, y compris sur les plus jeunes. foodwatch l’a illustré et dénoncé : dans les supermarchés, 6 produits emballés sur 10 sont ultra-transformés. Dans une enquête publiée en mai 2025, portant sur l’analyse de plus de 5 000 promotions, foodwatch montrait que seule une sur dix porte sur des aliments sains.  

L’offre alimentaire est opaque. L’opacité concerne d’abord la composition des produits : additifs controversés, présence de sucres ajoutés, ingrédients de moindre qualité, contaminants invisibles à l’œil nu… Les enquêtes menées par foodwatch, notamment dans le cadre de la campagne Arnaques sur l’étiquette, montrent régulièrement combien l’information donnée aux consommateurs et consommatrices reste insuffisante. Le combat pour rendre le Nutri-Score obligatoire s’inscrit dans cette même exigence de transparence. 

Mais l’opacité concerne aussi les prix. Comment se construit le prix d’un produit alimentaire ? Quelle part revient aux producteurs et productrices ? Quelle part captent les intermédiaires, les industriels et les distributeurs ? La construction des prix entre producteurs, intermédiaires et distributeurs et leurs marges respectives sont une boite noire, porte ouverte à des pratiques abusives.  

L’offre alimentaire est injuste parce que les produits les plus sains et durables sont la plupart du temps plus chers et donc rendus inaccessibles à une grande part de la population. Ce n’est pas seulement un problème de pouvoir d’achat : c’est une discrimination dans l’accès à une alimentation de qualité. 

Enfin, cette offre alimentaire est délétère, contribuant notamment à l’augmentation des maladies chroniques. Cette injustice n’est pas seulement moralement intolérable, elle a un coût collectif exorbitant qui fragilise durablement notre système de santé, estimé entre 19 milliards d’euros par an -selon la récente étude « L’injuste prix de l’alimentation » - et 120 milliards – selon la FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture-.  

Le jeu des marges de la grande distribution au détriment de notre santé

foodwatch et ses alliés dénonçaient déjà au plus fort de l’inflation alimentaire fin 2023 l’opacité et les marges et profits abusifs des acteurs de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution. Ce manque de transparence cache mal en effet une tendance de plus en documentée, et confirmée par la commission sénatoriale, de marges excessives sur les produits les plus sains et durables, à commencer par les fruits et légumes et les produits bio.  

Autrement dit, les enseignes utilisent la marge comme un levier stratégique. Certains produits d’appel, souvent très transformés ou peu favorables à la santé, sont maintenus à bas prix pour attirer les consommateurs et consommatrices. À l’inverse, les produits plus sains supportent trop souvent des marges plus importantes. C’est ce mécanisme de “péréquation” qui contribue à rendre l’alimentation de qualité plus chère.  

Les chiffres disponibles sont parlants. Ainsi, l’Observatoire de la Formation des Prix et des Marges Alimentaires (OFPM) montrait par exemple que la marge brute des supermarchés avait augmenté de 57% sur les pâtes alimentaires et de 12,7 % sur un panier saisonnier de légumes (chiffres entre 2021 et 2022). En 2020, les fruits et légumes ont rapporté 11,2 milliards d’euros aux producteurs mais ont été vendus le double aux consommateurs, sans aucune transformation, soit 22 milliards d’euros (d’après un calcul par Familles Rurales d’après le rapport annuel 2022 de l’OFPM).  

Pendant ce temps, les produits dit ’bon marché’ sont trop souvent des produits contraires aux recommandations de santé publique. C’est ce qu’a encore démontré l’enquête de foodwatch sur le sucre dans les produits vendus en supermarchés. Le verdict est sans appel : dans les 12 catégories d’aliments étudiées - où on ne s’attend d’ailleurs pas à trouver du sucre ajouté-, les produits les moins chers sont plus sucrés que les produits les plus chers.

Face aux marges abusives, les pouvoirs publics doivent fixer des règles

Face à ces dérives, c’est la responsabilité des autorités publiques, législateurs et responsables politiques de poser des limites, comme notamment s’assurer que les produits recommandés pour la santé publique soient accessibles à toutes et tous. 

Ces produits, en particulier ceux explicitement recommandés par l’officiel Programme National Nutrition Santé (PNNS) - fruits et légumes, légumineuses, céréales complètes, produits bio, aliments peu transformés — ne devraient pas être traités comme de vulgaires marchandises de négociations commerciales, mais sanctuarisées pour respecter le droit à une alimentation saine et le droit à la santé.  

C’est le sens de la demande portée par foodwatch, Familles Rurales et le Secours catholique et une coalition de plus de 30 organisations de la société civile : une obligation légale qui impose à la grande distribution de vendre à prix coûtant 100 produits alimentaires prioritaires selon les recommandations du Programme National Nutrition Santé (PNNS). Cette mesure simple, concrète et urgente permettrait de garantir un premier socle d’accès à des produits sains sur tout le territoire, y compris en Outre-mer. 

Garantir l’accès de toutes et tous à une alimentation saine, durable et choisie tout en assurant une rémunération juste aux agriculteurs et agricultrices est une question de justice sociale, de santé publique et de démocratie alimentaire. C’est aux responsables politiques de fixer les règles du jeu — et de faire enfin primer l’intérêt général sur les profits de quelques géants. 
Karine Jacquemart Directrice générale foodwatch France

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