Actualités 06.05.2026

« Le scandale du cadmium est l’arbre qui cache la forêt de notre surexposition à de nombreux contaminants et polluants chimiques »

Dans une tribune au « Monde », Karine Jacquemart, directrice générale de l’association foodwatch France et autrice de « La démocratie commence dans notre assiette. Votre pouvoir contre les dérives du système agroalimentaire » (Payot), alerte sur les risques sanitaires liés à la présence d’éléments toxiques dans nos assiettes et dénonce la responsabilité d’une longue inaction politique face aux industries agroalimentaires.

Tribune de Karine Jacquemart, parue sur le site du journal Le Monde le 25/04/2026  

Le 25 mars, une publication de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) fait l’effet d’une bombe : les Français sont surexposés au cadmium, un métal toxique et cancérigène avéré, présent dans les sols et, surtout, dans l’alimentation. 

Pourtant, ce qui est véritablement scandaleux ici est que ce risque sanitaire est connu depuis longtemps, mais a été mis sous le tapis. En effet, l’Anses appelle depuis des années à agir à la source de cette contamination, les engrais phosphatés, et à établir « des valeurs limites pour mieux protéger les consommateurs ». Elle insiste en 2021 : « Tout apport au sol de cadmium constitue un facteur de risque supplémentaire pour la population. » Les priorités sont claires et les alternatives existent. Dans l’agriculture bio d’ailleurs, les engrais phosphatés chimiques sont interdits, et seuls certains engrais minéraux phosphatés sont autorisés.  

Et depuis ? Rien, excepté que la France a encore aggravé le risque sanitaire en profitant d’une dérogation jusqu’à 90 milligrammes (mg) de cadmium par kilogramme (kg) d’engrais phosphaté, alors même que l’Union européenne impose une limite de 60 mg depuis 2022 et que l’Anses recommande 20 mg au maximum. Il a fallu attendre le récent coup de projecteur médiatique pour que le ministère de l’agriculture annonce enfin des mesures règlementaires pour passer « de 90 mg/kg de cadmium à 60 mg/kg en 2027, puis à 40 mg/kg en 2030 et à 20 mg/kg », éventuellement avant 2038. 

Ce temps perdu de l’inaction politique a un coût humain, environnemental et même économique considérable. Cela est d’autant plus vrai que le scandale du cadmium est l’arbre qui cache la forêt de la surexposition de la population à de nombreux contaminants et polluants chimiques qui se retrouvent dans nos assiettes : métaux lourds (cadmium, mercure…), dérivés de pétrole (huiles minérales aromatiques, MOAH), résidus de pesticides, PFAS (polluants éternels), additifs et auxiliaires technologiques (hexane, par exemple), substances qui migrent des emballages (bisphénols, phtalates, microplastiques)… 

La boussole des politiques publiques

Mais cette situation n’est pas une fatalité, et l’exposition à ces intrus toxiques est évitable en grande partie. Il est impératif de limiter les contaminations en amont et d’exclure au maximum la présence de substances qui présentent des risques pour la santé dans les produits alimentaires. 

Malheureusement, la plupart de ces mesures, destinées à remettre la protection de la santé dans la boussole des politiques publiques, ont été bloquées ces dernières années par les décideurs en place. Même dans les cas les plus évidents comme l’interdiction des additifs nitrés [les conservateurs E249, nitrite de potassium ; E250, nitrite de sodium ; E251, nitrate de sodium et E252, nitrate de potassium], alors même que les études scientifiques sont claires sur les risques pour la santé. Il est en effet question de plus de 4 000 cas de cancers par an évitables, et les industriels savent déjà vendre des produits sans nitrites ajoutés. Mais le lobby de la charcuterie, la FICT, a préféré bloquer la proposition de loi en 2022 qui aurait pourtant pu sauver des vies, main dans la main avec le ministère de l’agriculture, qui a fait diversion avec une « trajectoire de réduction des additifs nitrés » sur une base volontaire. 

Ce refus d’imposer des règles contraignantes aux gros acteurs économiques est quasi systématique. Pour le justifier, des stratégies bien connues sont mises en œuvre : fabrique du doute, pour détourner la science et minimiser les risques, chantage à la compétitivité… Des éléments qu’il faut prendre en compte, mais qui servent trop souvent de prétexte à l’inaction et à éclipser le principe de précaution. 

Car ce principe, inscrit dans la Constitution française et les traités européens, donne le pouvoir aux autorités publiques de prendre des mesures de protection dès lors que des études scientifiques mettent en lumière un risque crédible pour la santé ou l’environnement. Refuser de l’appliquer est un choix politique mortifère, lourd de conséquences. Or, nous assistons à des discours politiques hors-sol qui cherchent à le balayer et à disqualifier alertes scientifiques et intérêt général. C’est le cas du sénateur [Les Républicains de la Haute-Loire Laurent] Duplomb, qui, en dépit des avis scientifiques, du Conseil constitutionnel et de la mobilisation de plus de 2 millions de citoyens contre sa loi cherche malgré tout à faire passer une loi Duplomb 2. 

La responsabilité des autorités

C’est aussi le cas d’Annie Genevard, ministre de l’agriculture, lorsqu’elle reprend des arguments déplacés de lobbys pour critiquer le Nutri-Score au Sénat ou caricature à outrance les opposants à la loi Duplomb lors du débat du 11 février à l’Assemblée : « Je parle de l’idéologie sous-jacente, (…) qui conduit à dire qu’on se fiche de la rentabilité d’une ferme ; celle selon laquelle la France serait une île sans concurrent et la clé du bonheur résiderait dans une accumulation sans fin de normes, de contraintes et de réglementations. »  

Diviser pour mieux régner, décrédibiliser pour faire diversion plutôt qu’échanger sérieusement sur les mesures nécessaires pour réconcilier agriculture, santé, environnement et économie, faire des « normes » sociales et environnementales un bouc émissaire, quelle irresponsabilité. Quant au président de la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles], Arnaud Rousseau, il appelle cyniquement à « supprimer le principe de précaution » et à lui substituer un « principe d’innovation », prétextant que cela aiderait aux « revenus » et à la « visibilité » des agriculteurs. 

C’est d’une visibilité dans une transition agricole durable qui dépend moins des engrais et pesticides toxiques largement importés et de vivre dignement de leur travail dont ont besoin les agriculteurs. Il est urgent de remettre la santé et les droits fondamentaux au cœur de la boussole politique, et il en va de la responsabilité des autorités publiques de garantir qu’aucune substance qui présente un risque ne se retrouve dans notre alimentation et de garantir le droit de toutes et tous à une alimentation saine, choisie, durable. Quand l’inaction politique est tellement criante qu’elle pousse des scientifiques, des associations de médecins et même de malades, comme Cancer Colère, à se muer en lanceurs d’alerte, c’est que cela va beaucoup trop loin. Les responsables de cette situation sanitaire sont connus. L’alimentation, la santé, c’est politique. Le temps de l’impunité doit cesser. 

Vous avez aimé cet article ? On a encore plein de sujets sur le feu : aidez-nous à continuer !

foodwatch est une association 100% indépendante qui refuse tout financement public ou dons d’entreprises. Ce sont donc vos dons qui garantissent notre liberté de parole et d’action pour enquêter, lancer l’alerte et faire bouger les choses. Ensemble, notre voix compte. Merci !

Je fais un don