Lobbying anti-Nutri-Score : les tactiques honteuses de Danone, Ferrero et Lactalis contre notre santé
Depuis des années, Danone, Ferrero et Lactalis multiplient les manœuvres pour affaiblir le Nutri-Score, en France comme dans les débats européens. L’objectif : empêcher un Nutri-Score obligatoire, afin de préserver l’image de leurs produits trop gras, sucrés, salés de la mauvaise note dont ils pourraient écoper. Courriers et rendez-vous politiques, campagnes d’influence, recours juridiques : pour ces géants de l’agroalimentaire, tous les moyens semblent bons pour décrédibiliser le logo nutritionnel indépendant. Pourtant, celui-ci est pourtant un outil au service de l’information et de la santé des consommatrices et consommateurs. Ces géants de l’industrie agroalimentaire se démènent pour protéger leurs profits, quitte à dépenser des sommes colossales pour cela. Décryptage.
Ferrero: le cheval de Troie italien anti-Nutri-Score au niveau européen
Ferrero s'oppose au Nutri-Score depuis son lancement et les premiers débats sur l'étiquetage en France, en 2016-2017, en refusant d’afficher le logo nutritionnel sur ses produits, mais en pesant surtout de tout son poids économique – 19,3 milliards d’euros en 2025 – pour mettre des bâtons dans les roues des débats sur la santé publique, de la France, à l’Italie, en passant par les institutions européennes.
La stratégie anti-Nutri-Score de Ferrero : brouiller et détourner le débat public
Alors que plus d’une centaine de travaux scientifiques en Europe désignent le Nutri-Score comme le logo nutritionnel le plus efficace pour guider les consommatrices et consommateurs, Ferrero choisit de soutenir un système alternatif, calculé par portion. Il est pourtant très clair que ce n’est pas à un industriel de décider quel outil d’information doit servir de référence, mais aux scientifiques et aux autorités de santé publique.
Mieux comprendre le faux débat sur le calcul par portion
Si le Nutri-Score permet aux consommateurs et consommatrices de comparer objectivement différents produits alimentaires, c’est qu’il est calculé sur la base d’une quantité de référence qui reste toujours la même (100 grammes ou 100 millilitres), définie par la réglementation européenne dans le tableau nutritionnel obligatoire figurant à l’arrière des emballages des produits. Les portions, à l’inverse, doivent être adaptées en fonction des besoins énergétiques spécifiques des individus (poids, taille, âge, sexe) et ne pourraient pas figurer de manière harmonisée sur les emballages. Si le Nutri-Score était calculé en fonction de la taille des portions, les fabricants pourraient le détourner en fondant arbitrairement leurs calculs sur de faibles quantités. La prise en compte d’une quantité standard de produit par le Nutri-Score permet une comparaison valide des aliments.
Cette approche par portion est au cœur du système italien NutrInform Battery, soutenu par le gouvernement italien et promu comme une alternative au Nutri-Score. NutrInform affiche, sous la forme de pictogrammes, la part des apports quotidiens en énergie, sucres, sel et matières grasses contenue dans une portion. Mais il ne donne aucune appréciation globale sur la qualité nutritionnelle du produit. Là où le Nutri-Score permet de comparer les aliments en un coup d’œil, NutrInform oblige à interpréter plusieurs chiffres et repose sur des portions choisies par les industriels. Coïncidence ? Probablement pas…
Détourner le débat vers des arguments fallacieux et encourager des alternatives aux propositions des scientifiques est un stratagème classique de l’industrie agroalimentaire pour mettre des bâtons dans les roues du Nutri-Score
Ferrero, fer de lance du lobbying italien dans les coulisses des institutions européennes
Depuis 2020, le géant de l'agroalimentaire orchestre des actions de lobbying en coulisses auprès des instances européennes pour freiner l'adoption et la généralisation du système. Quand la fronde anti-Nutri-Score prend un tournant politique européen – alors que Bruxelles présente son plan pour le rendre obligatoire – le groupe compte dans les rangs de la représentation du très puissant lobby italien auprès de la Commission européenne, Federalimentare, qui représente près de 10% du PIB du pays. A Bruxelles, la galaxie du lobbying est grande : Ferrero défend aussi ses positions par l’intermédiaire de FoodDrinkEurope, qui déclare des coûts de lobbying annuels compris entre 400 000 et 499 999 € auprès du Registre de transparence de l'Union européenne.
Ces acteurs mettent des moyens sur la table et interviennent auprès de la Commission européenne et des États membres pour peser sur les règles d’étiquetage nutritionnel. Leur discours met en avant la liberté de choix, la nécessité d’informer sans « stigmatiser » les produits ou encore la défense des traditions alimentaires.
Avec les « Nutri-Score Papers », foodwatch met en lumière l'intense lobbying de l'agro-industrie dans les coulisses des débats européens pour empêcher le Nutri-Score obligatoire. En 2024, foodwatch demande accès et épluche les comptes-rendus publics de réunions entre l’industrie agro-alimentaire et des responsables politiques des plus hautes sphères de la Commission européenne. Alors que notre association n’avait pu obtenir de rendez-vous l’année précédente, l’institution bruxelloise avait dans le même temps pourtant rencontré 17 lobbies représentant l’industrie agroalimentaire. Le compte-rendu de l’une de ces réunions, en octobre 2022, témoigne de la désinformation mise en place par les interlocuteurs italiens, affirmant qu'il n'y a « aucune preuve scientifique à l'appui du Nutri-Score » et qu'il « n'est pas utile pour les consommateurs », alors même que de nombreuses études scientifiques prouvent le contraire.
Lactalis : derrière le roquefort, une croisade contre le Nutri-Score
La fronde de Lactalis contre le Nutri-Score commence tôt et embarque des agriculteurs, des éleveurs et des syndicats des appellations fromagères pour prendre le logo nutritionnel en tenaille et défendre son chiffre d’affaires sous couvert de terroir et de régionalité.
Lactalis, 1er groupe laitier mondial, 1er groupe sur le marché des fromages et 1er acteur mondial des AOP, aligne un chiffre d’affaires de 31,2 milliards d’euros en 2025 et possède Roquefort, Garibaldi, Président, Leerdammer et Bridélice, des fromages, produits laitiers et crémiers, auxquels le Nutri-Score attribue essentiellement des C, D et E.
Pétition : je signe pour un Nutri-Score obligatoire
En 2021, la Confédération générale des producteurs de lait de brebis et des industriels de Roquefort (CGPLBIR), détenue à 70% par Lactalis, demande que le roquefort soit exempté de repère nutritionnel. L’interprofession du roquefort fustige la mauvaise note – E – attribuée au fromage par le Nutri-Score, et utilise la confusion entre un label de qualité et la qualité nutritionnelle, deux dimensions radicalement différentes. Un fromage peut être trop gras et trop salé, tout en ayant un cahier des charges de production exigeant et reflétant un attachement à un territoire.
Sous couvert de défendre la tradition fromagère, Lactalis organise une offensive politique contre le Nutri-Score pour protéger ses profits. Un label de qualité ne transforme pourtant pas un produit trop gras, trop salé ou trop sucré en aliment équilibré. Lactalis doit cesser d’entretenir cette confusion et afficher clairement la qualité nutritionnelle de ses produits.
Dès 2021, Lactalis entreprend des actions de lobbying très concrètes auprès du gouvernement sur le Nutri-Score – et vu la position du groupe à son encontre, on doute qu’elles aillent dans le sens de l’intérêt général !
Le registre des déclarations de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) recense ainsi les actions très concrètes menées par le groupe. En 2021, Lactalis aurait organisé des réunions informelles avec des parlementaires pour « sensibiliser à l'impact du projet Nutri-Score sur la filière des produits laitiers ». En 2022 et 2023, Lactalis tente d’influencer le travail législatif européen pour réviser le règlement qui rendrait le Nutri-Score obligatoire, en poussant pour « un étiquetage nutritionnel européen harmonisé » … basé sur la fameuse portion ! En 2024, le groupe s’entretient avec le gouvernement et des parlementaires à propos de sa position sur le Nutri-Score. En France, en 2025, Lactalis déclare à la HATVP avoir dépensé entre 200 000 et 300 000€ pour faire du lobbying.
Enfin, à plusieurs reprises en 2026, Le Canard enchaîné révèle que le géant laitier mène un lobbying intense et coûteux contre le Nutri-Score. En décembre 2025, le groupe recrute un cabinet d’influence pour torpiller un amendement voté à l’Assemblée nationale, visant à rendre le Nutri-Score obligatoire. En juin 2026, Lactalis saisit le Conseil d'Etat pour tenter de contester la nouvelle version du Nutri-Score mise à jour par les scientifiques, au motif qu’elle pénaliserait ses produits trop sucrés ; une affaire renvoyée devant la Cour de Justice européenne.
Notre santé avant leurs profits : pour un Nutri-Score partout
Nutri-Score : Danone critique la science pour préserver ses profits
En France, Danone a été l’un des premiers industriels à soutenir et à adopter le Nutri-Score. Le géant laitier l’a affiché sur ses produits en Autriche, Allemagne, Belgique, Espagne, Luxembourg, Slovénie et Suisse. Pourtant, dans les années suivantes, porté par un changement de gouvernement et de nouvelles orientations stratégiques, le groupe rétropédale, vent debout contre le Nutri-Score. Dans son viseur : le nouvel algorithme de l’affichage nutritionnel, qui pénaliserait plusieurs de ses produits, trop sucrés.
En 2023, alors que le gouvernement semble rechigner à valider l’algorithme du nouveau Nutri-Score, auquel les scientifiques et la Commission européenne ont pourtant donné leur feu vert, le travail des lobbies en coulisses pour retarder son adoption commence à se voir. Le lobby laitier, aux premiers rangs desquels Lactalis, Danone ou Sodiaal, semble faire pression sur les ministères en charge du dossier pour faire échouer les mises à jour censées entrer en vigueur.
En mars 2024, alors que la France traîne des pieds pour signer le décret de validation du nouvel algorithme du Nutri-Score, la ministre de l’Agriculture, sous la houlette des lobbies, se prend les pieds dans le tapis en assumant devant le Sénat qu’elle soutient ce retard. Ni une, ni deux, foodwatch lance une action d’interpellation, signée par près de 25 000 personnes en 72h. Les médias y font écho. Résultat : acculée sous la pression, la ministre se voit contrainte de signer le décret, permettant enfin au nouveau Nutri-Score d’entrer en vigueur !
Le lait, les boissons lactées et les boissons végétales qui, à l’origine, étaient réglementés par l’algorithme des aliments, ont été inclus dans cet algorithme. Ce changement fait la différence entre les types de lait selon leur teneur en matières grasses, et pénalise les boissons lactées sucrées, notamment les yaourts à boire, ce qui n’est pas au goût de Danone ! La note de ses yaourts à boire très sucrés, essentiellement vendus pour les enfants et les ados, s’en trouve (légitimement) pénalisée.
En septembre 2024, le groupe, mécontent des changements apportés à l’algorithme du Nutri-Score, abandonne le logo nutritionnel sur certaines de ses marques. Une volte-face inadmissible : Danone n’a pas son mot à dire sur les modifications apportées à l’algorithme du Nutri-Score, qui ont été faites et validées en toute indépendance par un ensemble de médecins, de nutritionnistes et de scientifiques, qui ont suivi les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé !
Si le Nutri-Score était obligatoire, ce genre de manœuvres ne serait pas possible. Notre santé n’est pas à la carte, ni au bon vouloir des géants de l’agroalimentaire, qui privilégient encore et toujours leur chiffre d’affaires et leur image au détriment de l’information nutritionnelle disponible dans les supermarchés.
Pour mettre fin aux manigances des lobbies, le Nutri-Score doit devenir obligatoire
Ce que ces offensives révèlent surtout, c’est l’impasse d’un Nutri-Score qui reste facultatif. Tant que les industriels peuvent choisir de l’afficher lorsqu’il sert leur image, puis le retirer, le contester ou promouvoir des alternatives lorsqu’il devient moins avantageux pour leurs produits, l’information nutritionnelle des consommatrices et consommateurs reste soumise à leur bonne volonté.
Or, ce n’est pas aux géants de l’agroalimentaire de décider quelles informations nous avons le droit de voir sur les emballages, ni de négocier les règles de santé publique en fonction des notes obtenues par leurs produits. Un outil conçu par des scientifiques pour permettre de comparer simplement la qualité nutritionnelle des aliments doit s’appliquer à toutes les marques et à tous les produits selon les mêmes règles.
C’est précisément pour mettre fin à ces stratégies d’évitement que foodwatch demande que le Nutri-Score devienne obligatoire en France et dans toute l’Union européenne. Face aux millions dépensés en lobbying et aux pressions exercées dans les coulisses du pouvoir, une règle commune et contraignante est indispensable : notre droit à une information claire et indépendante sur ce que nous mangeons ne doit pas dépendre du bon vouloir de Danone, Ferrero, Lactalis ou de n’importe quel autre industriel.
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