Canicules, sécheresse : le cercle vicieux de notre système agroalimentaire
53 jours de vagues de chaleur cet été, déficit de pluie... Une sècheresse inédite jaunit l’herbe à travers nos campagnes, les arbres perdent leurs feuilles et les rivières sont trop souvent réduites à des filets d’eau. Les mondes agricoles et paysans à travers la France, déjà mis à rude épreuve dans un système agricole à bout de souffle, sortent exsangues de ces derniers mois. La réponse du gouvernement ? 1,2 milliards d’euros d’aides qui iront principalement aux plus grosses exploitations agricoles, sans changement structurant. Pourtant, notre système agroalimentaire subit de plein fouet une crise climatique qu’il contribue lui-même à alimenter. Une transition agroécologique est vitale pour une agriculture plus robuste, durable et solidaire.
Sécheresse, canicules : comment l’agriculture peut-elle nous nourrir dans de telles conditions ?
Ce qui ressemblait encore récemment à un scénario climatique catastrophe pour les décennies à venir est en train de se produire en Europe, aujourd’hui.
En France, la production de maïs devrait chuter de 35 %, pour atteindre son niveau le plus bas depuis 1980. Dans le nord du Finistère, la canicule a détruit des parcelles entières de choux-fleurs, brocolis, salades et artichauts. Même avec l’irrigation, certains jeunes plants n’ont tout simplement pas survécu. Les fleurs de haricots verts ont été brûlées avant de pouvoir produire des gousses ; les petits pois qui ont survécu étaient plus petits et plus secs.
La vague de chaleur de juin aurait également causé la mort de 2,5 à 3 millions de poulets de chair. Les systèmes d’élevage industriel ne se contentent pas d’alimenter la crise climatique, ils en font payer le prix cher aux animaux. Si l’on se demande si la lutte contre le changement climatique et le bien-être animal peuvent être compatibles avec un système fondé sur le confinement, des densités d’élevage élevées et une productivité maximale, la réponse est non.
Dans les Alpes, les pâturages sont tout simplement épuisés. L’herbe étant brûlée par le soleil et l’eau venant à manquer, les éleveurs et éleveuses font redescendre des troupeaux des montagnes plusieurs semaines plus tôt que prévu, entament en plein été les réserves de fourrage destinées à l’hiver et, dans certains cas, envoient des animaux à l’abattoir parce qu’ils ne parviennent plus à les nourrir ni à les abreuver. Dans des régions normalement bien vertes comme le Jura, des animaux ont dû être rentrés dans les bâtiments pour pouvoir être nourris avec du foin qui manquera cruellement cet hiver.
Nous ne parlons plus ici de projections climatiques ni de scénarios lointains. Ces quelques exemples nous donnent à voir comment le changement climatique frappe déjà les fondations de notre système agroalimentaire. Ce qui nous conduit à une question qui dérange : les systèmes alimentaires dont nous dépendons aujourd’hui pourraient-ils finir par compromettre notre capacité à nous nourrir demain ?
L’agriculture intensive, plus polluante et plus vulnérable
Le changement climatique met déjà nos systèmes alimentaires sous pression. Mais la manière dont notre alimentation est produite et consommée alimente elle aussi la crise.
Voilà le paradoxe : le système alimentaire ne se contente pas de subir le changement climatique — il l’intensifie. De l’agriculture à la transformation alimentaire, nos systèmes alimentaires génèrent près d’un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon les chercheurs du GIEC.
Nous consacrons une part considérable de nos cultures à l’alimentation animale : environ 70 % des protéines issues des céréales, oléagineux et légumineuses produits et consommés dans l’Union européenne servent à nourrir les animaux. Et ce système s’étend bien au-delà des frontières européennes d’où nous importons par exemple du soja pour nourrir les animaux d’élevage.
Nous avons également dépouillé nos paysages agricoles de leur capacité à stocker du carbone et à résister aux chocs climatiques — en supprimant les haies, en asséchant les zones humides et en favorisant les monocultures (de la vigne au maïs en passant par les céréales) au nom de rendements toujours plus élevés… rendant ainsi notre agriculture à la fois plus polluante et plus vulnérable.
L’usage intensif des pesticides sur les cultures a fragilisé les sols et les écosystèmes dont dépend l’agriculture pour résister à la chaleur et à la sécheresse. En 2024, 316 000 tonnes de pesticides ont été vendues dans l’Union européenne, affaiblissant la capacité des sols à retenir l’eau et celle des agroécosystèmes à se remettre d’événements météorologiques extrêmes.
L’agriculture industrielle intensive promue et soutenue par la FNSEA et le ministère de l’Agriculture est prise dans un cercle vicieux : elle constitue l’un des principaux moteurs du changement climatique, tout en affaiblissant notre capacité à nous y adapter, rendant ainsi nos systèmes alimentaires toujours plus fragiles.
Le système alimentaire aujourd’hui — un système largement contrôlé, sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, par une poignée de multinationales dont l’intérêt premier est le profit — alimente le changement climatique et rend plus difficile notre capacité à nous nourrir demain, alors tout l’argument de la « compétitivité » et de « souveraineté alimentaire » n’est qu’un écran de fumée. Qu’y a-t-il de compétitif à épuiser nos sols, assécher nos ressources en eau et détruire les bases mêmes de la production alimentaire ? La véritable compétitivité, c’est être capable de fournir à la population une alimentation saine et abordable pour les décennies à venir, et non protéger des profits à court terme. Cet été infernal doit servir de signal d’alarme.Coordinatrice des campagnes internationales
Mais tout cela relève de choix politiques.
Un système agroalimentaire à bout de souffle soutenu par des choix politiques
La politique agricole commune de l’Union européenne bénéficie principalement aux plus grandes exploitations : 20 % des fermes perçoivent 80 % des aides directes. Les politiques continuent de favoriser des systèmes intensifs fortement dépendants des aliments pour animaux importés, des terres, de l’eau et de la main-d’œuvre — alors même que les preuves s’accumulent montrant qu’ils dégradent les ressources mêmes dont ils dépendent, portent atteinte au bien-être animal et à la santé humaine.
Dans le même temps, les citoyens et citoyennes demandent à avoir davantage leur mot à dire sur la manière dont notre alimentation est produite. Nous devons changer les règles : faire de l’agroécologie la norme, et non l’exception, et récompenser les systèmes agricoles qui protègent les sols, la biodiversité et notre climat.
La loi Duplomb 2 soutenue par une coalition allant du centre à l’extrême droite enferme notre agriculture dans un modèle industriel qui n’est pas capable de faire face aux défis du dérèglement climatique. Il met nos paysans et paysannes dans le mur. L’urgence est à la transition agroécologique, à la sortie des pesticides de synthèse, à la réduction du nombre d’animaux d’élevage et à la réduction de l’usage de fertilisants.Responsable de campagnes foodwatch France
Il faut réussir à faire prendre un virage à nos agricultures, avec la participation et en accompagnant tous les acteurs et actrices. Et cela doit commencer par remettre un peu de bon sens en assurant des prix rémunérateurs pour les paysans et paysannes, tout en assurant des prix accessibles à tous et toutes.
Il est d’autant plus important de mettre de la transparence sur les prix pratiqués par les distributeurs et de dénoncer la guerre des marges, opaque et injuste, car le changement climatique a aussi un impact sur l’inflation alimentaire.
Pour le climat et la justice sociale : des mobilisations à venir
foodwatch sera donc mobilisée le 15 septembre devant le ministère de l’Économie avec de nombreux collectifs comme les sapeurs-pompiers volontaires ou encore des collectifs étudiants.
Nous serons aussi en soutien de la marche climat et justice sociale, justice du 26 septembre ou encore de la mobilisation Stop pesticides du 3 octobre. Et nous serons aussi dans les rayons des supermarchés à monitorer les prix, à dénoncer les pratiques des distributeurs, à dénoncer les spéculateurs de la fin, à défendre une alimentation saine, sans risque, choisie et accessible à tous et toutes.
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