« Ni agriculteurs sacrifiés, ni consommateurs précarisés : les règles du jeu doivent changer »
Dans une tribune parue dans le journal Ouest-France, foodwatch, Familles Rurales, le Secours Catholique et France Assos Santé reviennent sur la crise agricole en cours. Les 4 associations alertent : diviser agriculteurs et consommateurs, qui subissent le système alimentaire d’un bout et de l’autre de la chaîne, n’apportera aucune solution pour faciliter la transition agricole nécessaire à la protection de l’environnement et de la santé. C’est sur la répartition inéquitable et injuste de la valeur tout au long de la chaîne qu’il faut agir.
Cette tribune a été publiée dans le journal Ouest-France le 28 septembre 2026.
Producteurs et consommateurs sont les victimes d’un même système à bout de souffle. Les uns ne vivent pas dignement de leur travail ; les autres peinent à accéder à une alimentation saine, choisie et durable. Toutes et tous en payent le prix : précarité alimentaire, impacts déplorables sur la santé et l’environnement. Plutôt que d’ériger le consomm’acteur en solution miracle pour les revenus des agriculteurs, il faut un meilleur partage de la valeur et changer de modèle. C’est le sens d’une mesure concrète déposée au Sénat et à l’Assemblée nationale pour réguler les marges sur les produits sains, avec des prix justes pour les agriculteurs ; salutaire face à l’inflation.
Le drame agricole en cours n’échappe à personne. Seuls les chiffres des pertes sont à préciser. C’est désormais l’inflation qui arrive en supermarché et la demande des industriels d’augmenter les prix qui se fait entendre.
Les risques de précarisation et de santé publique sont majeurs. En 2024, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté en France métropolitaine. Une personne sur trois déclarait déjà sauter des repas faute de moyens ! Beaucoup renoncent à l’achat de fruits et légumes, alors que les maladies chroniques sont en constante progression.
Faire payer davantage les consommateurs pour mieux rémunérer les producteurs semble de bon sens. Mais les prix en rayon ne disent rien, ou presque, de ce qui leur revient ! Le consommateur peut certes agir - en privilégiant les produits français, les fruits et légumes quelle que soit leur apparence ou calibre - mais son action est très limitée sans toucher la répartition inéquitable, et désormais insupportable, de la valeur.
Transport, stockage, personnel, pertes et distribution ont un coût. Mais regardons l’ampleur des écarts entre les prix payés à la caisse et celui payé aux producteurs, et le manque de transparence sur le sujet. Selon le CTIFL, entre 2021 et 2023, les fruits et légumes frais ont été vendus 12,5 milliards d’euros par les producteurs, achetés 22,7 milliards par les consommateurs, sans transformation industrielle. Selon l’OFPM, le résultat net du rayon fruits et légumes est estimé, en 2024, à 200 millions d’euros. Voilà le paradoxe : des produits essentiels à la santé deviennent des denrées d’exception, sans forcément rémunérer les agriculteurs. La rentabilité de la distribution s’appuie sur une péréquation insupportable : les marges sur certains produits compensent les pertes sur d’autres, avec en tête les marges sur les fruits, légumes et produits bio !
Non, la crise actuelle n’est pas soluble dans le consommateur, encore moins avec les risques de précarité et de santé. Modifions ces règles du jeu. C’est le sens d’une proposition de loi au Sénat et à l’Assemblée nationale : une liste de produits recommandés officiellement pour la santé, vendus à prix coûtant, sans vente à perte pour les distributeurs, avec un prix d’achat juste aux producteurs. Nous sommes plus de quarante associations à exiger cette mesure, face à une urgence de santé et de pouvoir d’achat, pour le droit à l’alimentation.
Le débat public oppose encore des enjeux indissociables : une alimentation durable et saine accessible à tous ou un revenu décent pour les producteurs. Cet été nous a encore montré que l’on doit les réconcilier. Il n’y a pas de fatalité face aux injustices de notre système alimentaire, mais des choix politiques.
Guylaine BROHAN, Présidente, Familles Rurales
Sources
- Depuis 2015, les prix des fruits frais ont progressé de 54 % et ceux des légumes frais de 62 %, contre 21 % pour l'inflation générale. Les fruits et légumes sont ainsi devenus l'une des catégories alimentaires dont les prix augmentent le plus rapidement, alors même qu'ils sont au cœur des recommandations de santé publique. 20e édition de l'Observatoire des prix des fruits et légumes, Familles Rurales, 22/07/2026,
- Interview de Mme Annie Genevard, ministre de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la souveraineté alimentaire, à France Inter le 28 août 2026, concernant les conséquences du dérèglement climatique sur la production agricole.
- “Les épisodes caniculaires de l’été contribueraient à réchauffer le prix des produits frais, notamment ceux des légumes“ Les épisodes caniculaires de l’été coûteraient 0,1 point de croissance annuelle à l’économie française en 2026, essentiellement en raison de la baisse de la production agricole, Insee, 10/09/26,
- Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, Rapport au Parlement, 2026,
- En mars 2026, les prix à la consommation augmentent de 1,7 % sur un an, Indice des prix à la consommation - résultats provisoires (IPC) - mars 2026, Insee, 31/03/26,
- Une personne sur trois en France (35 %) déclare devoir sauter un repas par manque d'argent, 17e baromètre Ipsos / Secours Populaire : privations et peur du lendemain, 25/08/2023,
- Selon les derniers chiffres publiés par Santé publique France, seuls 19 % des hommes et 25 % des femmes âgés de 18 à 85 ans déclaraient, en 2021, consommer au moins cinq fruits et légumes par jour, malgré plus de vingt ans de campagnes de prévention.
- Commission d'enquête portant sur les marges des industriels et de la grande distribution, juin 2026,
- Avis pour le droit à une alimentation saine, durable et choisie, publié par la Commission Nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) le 19 mars 2026,
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