Le glyphosate : un danger dans nos assiettes

Un herbicide "cancérogène probable" omniprésent

En 2016, la Commission européenne devra trancher : prolonger ou non l’autorisation du glyphosate pour les quinze années à venir. Désherbant le plus utilisé au monde, le glyphosate a été reconnu en mars 2015 comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Il y a donc urgence : ce pesticide doit être interdit, jusqu’à ce que son innocuité soit scientifiquement établie.

Des champs à nos assiettes : le glyphosate omniprésent

Le glyphosate, parfois qualifié d’herbicide « total », tue toutes les plantes sans distinction. Il est connu des jardiniers et des agriculteurs comme étant le principe actif du Roundup de Monsanto. Pour aller de pair avec son pesticide, le groupe agrochimique produit également des plantes génétiquement modifiées résistantes au produit. Du fait de la culture mondiale de ces plantes dites « Roundup Ready », la quantité de pesticide employée a radicalement augmenté, particulièrement en Amérique du Nord et du Sud.

En Europe, où aucune de ces plantes génétiquement modifiées n’est autorisée à la culture, le glyphosate est utilisé dans l’agriculture conventionnelle pour préparer le champ avant de semer les plantes. Il arrive également qu'il soit utilisé juste avant la récolte, pour la faciliter grâce à son action herbicide équivalente sur les céréales (procédé appelé dessiccation). Le glyphosate est alors épandu sur une récolte presque mûre, ce qui force la plante à concentrer son énergie pour produire des graines, alors que le reste de la plante meurt plus rapidement. Cette pratique est partiellement interdite en France, et depuis peu en Allemagne, mais des failles demeurent. Par ailleurs, le commerce des céréales est largement mondialisé; des résidus peuvent donc également être importés de l’étranger. L’une des céréales les plus chargées en glyphosate est le soja génétiquement modifié, importé en grande quantité comme fourrage en Europe.

Un herbicide « probablement cancérogène »

Jusqu’à récemment, le glyphosate était « seulement » considéré comme toxique. Des valeurs limites pour les résidus dans les aliments existent pour éviter que les consommateurs n'en absorbent une quantité excessive. Cette valeur journalière supposément inoffensive est de 0,3 mg de glyphosate par kilo de poids corporel. Le BfR (Bundesinstitut für Risikobewertung), organisme chargé de l’évaluation des risques en Allemagne, considère même l’augmentation de cette valeur de près de 70% (soit 0,5 mg) comme inoffensive. Ces plafonds sont différents selon la plante cultivée, et si besoin, ils peuvent être augmentés.

Par exemple, à la demande de Monsanto, la limite pour les lentilles (0,1 mg/kg) a été multipliée par 100, passant à 10 mg/kg, car la dessiccation est devenue un procédé courant dans la culture des légumineuses. Conséquence : les résidus de glyphosate sont désormais omniprésents. Lors de tests aléatoires, on en a trouvé dans le lait maternel et l'urine de personnes vivant en ville qui n'avaient jamais eu aucun contact direct avec cette substance. Cela indique une absorption constante par la nourriture. 
En mars 2015, le Centre international recherche sur le cancer (CIRC) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié le glyphosate de « probablement cancérogène chez l’homme » c’est-à-dire la deuxième catégorie la plus dangereuse de sa classification (2A). Dans la publication détaillée parue fin juillet 2015, ce constat est étayé par de nombreuses études scientifiques.
« Probablement cancérogène », cela signifie que des valeurs limites deviennent superflues, car dans le cas de substances mutagènes telles que le glyphosate, même des quantités infimes peuvent provoquer d'importants dégâts. Il s’avère également que le glyphosate pourrait causer des malformations chez les embryons et perturber le système hormonal.

Dans sa recommandation à l'Union européenne, l'autorité allemande compétente, le BfR, parvient à la conclusion que le glyphosate est inoffensif. Mais celle-ci a été formulée en avril 2015, c’est-à-dire avant l'étude détaillée du CIRC. Or le renouvellement de l’autorisation du glyphosate au niveau européen est imminent, l’autorisation actuelle prenant fin en décembre2015. L’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) doit donc remettre son avis à ce sujet à la Commission dans les semaines à venir. En tant que rapporteur dans le processus, l’évaluation de l’Allemagne, par l’intermédiaire du BfR, a une importance déterminante.

Une urgence : respecter (enfin) le principe de précaution

Dans l’Union européenne, le « principe de précaution » s’applique (il est inscrit dans le règlement 178/2002). En France, ce même principe de précaution a valeur constitutionnelle depuis 2005, et son application qui était à l’origine limitée aux dommages environnementaux s’est élargie au domaine sanitaire. Il en résulte que dans le doute, tant que les effets du glyphosate sur la santé sont scientifiquement controversés, il faut agir pour la protection des consommateurs. L’incertitude sur son effet cancérogène ne peut avoir qu’une seule conséquence : l’adoption d’un moratoire avec effet immédiat, et la suspension de l’autorisation du glyphosate jusqu’à ce que son innocuité soit scientifiquement établie.

L’article 21 du règlement européen n°178/2002 stipule clairement : « Dans les circonstances particulières où un risque pour la vie ou la santé existe, mais où une incertitude scientifique persiste, le principe de précaution fournit un mécanisme permettant de déterminer des mesures de gestion des risques ou d'autres actions en vue d'assurer le niveau élevé de protection de la santé choisi dans la Communauté. »

Mettre fin à l’influence des lobbies de l’agrochimie

La procédure officielle d’évaluation des risques liés aux pesticides et autres produits chimiques doit être améliorée d'urgence. A ce jour, faute de transparence, elle est facilement influençable par les lobbies. Ainsi, les études sur la dangerosité de certaines substances sont souvent financées par les producteurs eux-mêmes, et gardées secrètes au nom du « secret professionnel ». De plus, il existe des liens personnels étroits entre les autorités compétentes et ces entreprises. Un exemple : le tiers des membres de la commission « pesticides » du BfR allemand est salarié par les géants de l’agrochimie ou des biotechnologies.

Or c’est justement cet institut qui a été chargé par l’EFSA de conduire la réévaluation du glyphosate au nom de l’Europe ! Dans son avis remis début 2015, le BfR « prenait en compte » expressément, en plus des positions de l’EFSA, des Etats membres et du public, l’opinion de la « Glyphosate Task Force », un lobby formé par des entreprises comme Monsanto et Syngenta , dans le but d'obtenir une prolongation de l'autorisation du glyphosate en Europe. 
L’EFSA n’est pas reste : selon l’ONG Corporate Europe Observatory, 59% des 209 experts de l’autorité européenne ont des conflits d’intérêt en raison de liens directs ou indirects avec l’industrie. Celle-ci peut donc exercer une influence forte sur les évaluations à venir. Dans son avis remis en novembre 2015 ne voit pas de risque cancérogène lié au glyphosate.