Actualités 03.11.2022

Sécurité alimentaire : « C’est un problème de répartition, pas de quantité »

Dans le contexte actuel de guerre, de crises et d’inflation, les ondes de choc sur la sécurité alimentaire sont nombreuses. Les fausses solutions et les profiteurs de crises aussi. Karine Jacquemart, notre directrice générale, décrypte les grands enjeux et les faux-semblants : spéculation alimentaire, lobby des pesticides, etc. 

Cet article est issu de l’interview de Karine Jacquemart, directrice générale de foodwatch France, réalisée par l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) le 8 octobre dernier à l’occasion des Internationales de Dijon 2022 co-organisées par l'IRIS, la Ville de Dijon et Dijon Métropole

Le 14 novembre 2022, foodwatch et le CCFD-Terre solidaire ont adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour lui demander un engagement de la France pour des règles plus strictes de la spéculation alimentaire.

La guerre en Ukraine est venue perturber les secteurs agricoles et alimentaires. Avec foodwatch, vous avez dénoncé l'exploitation qu'en a fait l'agrobusiness . Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

 

On est actuellement face à une insécurité alimentaire mondiale, qui même en Europe reste extrêmement forte. On parle de plus de 800 millions de personnes qui souffrent de la faim et même de plus de 3 milliards de personnes qui n'ont pas accès au quotidien à une alimentation saine et équilibrée . C'est immense !

La sécurité alimentaire est structurée autour de 3 enjeux : la quantité, la qualité et l'accès. Or, les lobbies essaient de nous faire croire, notamment ceux des pesticides, qu'il faut produire plus pour répondre à la faim dans le monde. C'est faux ! On n’a pas de problème de quantité aujourd’hui : la production alimentaire est suffisante.

Les lobbies ont tendance à utiliser les crises pour essayer d'affaiblir les politiques publiques qui consistent à défendre les personnes et l'environnement, pour faire avancer leurs intérêts
Karine Jacquemart Directrice Générale foodwatch France

C’est un problème de répartition et pas un problème de quantité, encore moins d'un besoin supposé d'utiliser plus de pesticides de synthèse pour avoir plus de productivité… foodwatch vient de publier un rapport qui explique qu'on peut sortir des pesticides  de synthèse en Europe en quelques années, en s’y prenant filière par filière, il faut donc casser ce mensonge.

Les lobbies ont tendance à utiliser les crises pour essayer d'affaiblir les politiques publiques qui consistent à défendre les personnes et l'environnement, pour faire avancer leurs intérêts, c’est malheureusement connu. foodwatch avait dénoncé une lettre qu'on nous avait fait fuiter de Bayer-Monsanto  pendant la crise de la Covid : ils écrivaient à la Commission européenne pour essayer de bloquer de nouvelles décision règlementaires, justement au niveau environnemental, pour limiter les pesticides. C'est inacceptable !

Si l'insécurité alimentaire est bien réelle, elle n’est pas due à une quantité insuffisante, mais bien à un problème de qualité. On se retrouve trop souvent, même en Europe, avec des contaminants, des résidus de pesticides et un déséquilibre nutritionnel dans notre alimentation. Enfin, on a aussi et surtout un vrai problème d'accès, par rapport au prix de l'alimentation qui ne reflète pas son vrai coût. De trop nombreuses personnes, et de plus en plus dans ce contexte d'inflation, n'arrivent pas à accéder à une alimentation saine, alors que le droit à l’alimentation est un droit fondamental.

Que recommandez-vous pour faire face à cette insécurité alimentaire et au potentiel risque de pénurie ?

Il n’y a pas vraiment de « pénurie », il faut le rappeler… Bien sûr, il faut rééquilibrer, car on a créé au niveau mondial et pas seulement intra-européen un système où on marche un peu sur la tête. Des pays sont ultra-dépendants de l'importation, donc la question de la sécurité alimentaire est aussi souvent une question de souveraineté alimentaire. Il faut donc effectivement remettre un peu les productions au bon endroit pour qu’on arrête de faire trois fois le tour de la planète et d'avoir des pays trop dépendants des autres.
 

Améliorer la qualité, ça veut dire assainir, que ce soit au niveau de l’utilisation de pesticides, donc en amont, mais aussi en aval dans la production des produits alimentaires.
Karine Jacquemart Directrice Générale foodwatch France

Il faut surtout travailler la question de la qualité et de l'accès. Améliorer la qualité, ça veut dire assainir, que ce soit au niveau de l’utilisation de pesticides, donc en amont, mais aussi en aval dans la production des produits alimentaires. Quand on a des produits dans lesquels on utilise des additifs, alors qu'ils sont controversés pour la santé et qu'on peut les exclure, c'est aberrant.

C’est de cette façon par exemple qu’on a fini par obtenir en Europe l'interdiction de l'additif dioxyde de titane E171, qui servait uniquement à blanchir les aliments, mais il est encore autorisé dans le reste du monde et en Europe, il reste beaucoup d'autres additifs à enlever.  Au niveau nutritionnel, arrêtons de transformer des produits en enlevant des éléments nutritifs pour les remplacer par du sucre ajouté et du sucre caché, qui se dissimule derrière plein de noms et arrêtons de rendre les gens malades de maladies chroniques comme le diabète.

L'objectif serait que l'accès à une alimentation saine soit plus facile que l'accès à une alimentation malsaine. Or aujourd'hui, les supermarchés regorgent de produits de la malbouffe parmi les produits les moins chers, alors que leurs coûts sociaux et environnementaux sont énormes. On se retrouve donc par exemple avec le fameux Nutella, qui est vendu pas cher du tout, donc accessible à tout le monde, sauf que son vrai prix devrait inclure le coût de l'huile de palme sur le plan environnemental et aussi social.

Il y a donc un vrai enjeu que les produits sains deviennent plus accessibles, et qu’on s’assure que toutes les personnes au sein de la population aient les moyens d'accéder à une alimentation saine.

Les Etats ont-ils pris la mesure de cette crise alimentaire et tentent-t-ils d'accompagner les secteurs alimentaires pour faire face aux enjeux de sécurité alimentaire et de changement climatique ?

Ça fait des années qu'on entend des discours qui posent les choses plutôt dans le bon sens, en disant « on veut lutter contre la faim dans le monde », « on veut aller vers l'agroécologie ». Dans la réalité, on a un vrai problème qui est l'influence des multinationales et le rôle des lobbies : en anglais on parle de « corporate capture », c’est-à-dire la prise de contrôle du pouvoir par les intérêts privés. Par exemple, la poussée sur l'utilisation toujours plus grande de pesticides de synthèse, alors que c'est le contraire qu'il faudrait faire, mais ça va plus loin.

D’autre part, on a toujours de la spéculation alimentaire sur les prix des denrées de base comme le blé. On parle d'affameurs, de spéculateurs de la faim. Pourtant, l'ONU, les États-Unis et les décideurs européens avaient très clairement identifié après la crise alimentaire de 2008 que c'était un facteur aggravant de l'inflation, car la spéculation faisait monter les prix de façon totalement artificielle. D'ailleurs, foodwatch a relancé une pétition à l'échelle européenne  car il est crucial que les décideurs politiques mettent un terme à cela.

Là encore, les solutions sont connues : il suffirait de limiter le nombre d'opérations financières que l'on peut faire sur ces bourses là ; il suffirait d'interdire l'accès à ces bourses à des gens qui sont uniquement là pour spéculer et faire monter les prix de façon artificielle ; il suffirait d’exiger ce qui est censé être la base, mais très difficile à obtenir, de la transparence sur les stocks qui sont disponibles dans le monde, pour ne pas faire croire tout d'un coup qu'on serait en pénurie et en profiter pour faire grimper les prix... De la transparence, tout simplement !

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