C’est quoi le problème avec le glyphosate ?

Risques importants pour la santé, lobbying sans complexe de Monsanto-Bayer, détournement de la science, dégâts environnementaux, revirements politiques sur la question de son interdiction… Derrière la petite molécule du nom de glyphosate se cache un nombre impressionnant de problèmes. Comment résumer ces grands enjeux ? foodwatch s’est retroussé les manches : voici le topo. 

Le glyphosate, c’est quoi ? Une molécule qui tue toutes les plantes 

Commençons par le commencement.  Vous vous intéressez aujourd’hui à ce que certains appellent un herbicide « total ». Le glyphosate est en effet une substance qui a le pouvoir de tuer toutes les plantes, sans distinction. Une vraie star au rayon pesticides : c’est le principe actif le plus vendu au monde, utilisé dans le tristement célèbre Roundup de Monsanto, entreprise rachetée par Bayer en 2018. La molécule entre également dans la composition d’un large panel d’autres désherbants.

En France, les pesticides contenant du glyphosate sont interdits pour les particuliers depuis 2019 mais restent permis en agriculture. Ils sont principalement utilisés pour éradiquer toutes les plantes des champs avant d’y semer de nouvelles cultures (blé, maïs, colza, etc.) ou pour gérer les mauvaises herbes entre les rangs de vignes ou dans les vergers. Très peu chère et très efficace, la molécule est devenue après des dizaines d’années d’usage un incontournable de certains modes de culture à travers le monde. 

Ailleurs, notamment en Amérique du Nord comme du Sud, les groupes agrochimiques ont l’autorisation de vendre des semences génétiquement modifiées résistantes aux herbicides à base de glyphosate. Avec ces plantes, dites « Roundup Ready », la quantité de pesticides employés a radicalement augmenté, tout comme les ventes de RoundUp, multipliées par 15 entre 1994 et 2014 à travers le globe. Plus récemment, en France les ventes de glyphosate augmentaient encore de 25% entre 2009 et 2018.

Résultat, en France, l’INERIS (l'Institut national de l'environnement industriel et des risques) relève en 2020  une « présence élevée dans les cours d’eau dans 43% des échantillons » et identifie parfois sa présence dans l’air, même si moins d’analyses ont été effectuées (14% des échantillons en Haut de France et 7% des échantillons en PACA). Selon l’Institut, on retrouve également du glyphosate dans 20% des échantillons de sols analysés à travers l’Europe. Ainsi, la substance est omniprésente : on en retrouve même dans les urines de personnes n'ayant jamais eu aucun contact direct avec. Or le glyphosate est non seulement dangereux pour l’environnement mais aussi pour la santé.  

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Docteur Patrick Albert Moore, lobbyiste chez Monsanto assure que le Round'up est inoffensif pour la santé... mais refuse catégoriquement d'en ingérer lui-même !

Quels sont les dangers du glyphosate pour la santé ? Un herbicide « probablement cancérogène »

Les dangers du glyphosate, un vaste chapitre. Les études sur les risques de la molécule pour la santé s’accumulent. Elles interrogent des liens entre la substance herbicide et des maladies telles que des cancers, Parkinson, Alzheimer, ou encore l’impact possible sur les grossesses ou certaines malformations du fœtus. Seulement, il faut bien avoir conscience qu’une étude seule ne forme pas un consensus scientifique. C’est un signal d’alerte à confirmer. C’est alors que les méta-analyses sont d’une aide précieuse.  

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a justement publié une méta-analyse sur le glyphosate. Pour la réaliser, 17 expert.es internationaux ont épluché plus de 1 000 études scientifiques. Ils ont décortiqué les résultats mais aussi les méthodologies. Leur conclusion ? Le glyphosate est « probablement cancérogène chez l’homme » (catégorie 2A) et « cancérigène » chez les animaux. Un vrai pavé dans la mare aux pesticides. 

Ce résultat a récemment été renforcé par une autre méta-analyse, réalisée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Cette expertise collective  a été rendue publique le 30 juin 2021. Pour l’écrire, les 10 chercheurs et chercheuses missionné.es ont examiné plus de 5 300 études scientifiques. Leur rapport indique que « de nombreuses études mettent en évidence des dommages génotoxiques (cassures de l’ADN ou modifications de sa structure) » liés au glyphosate. « Ces dommages, s’ils ne sont pas réparés sans erreur par les cellules, peuvent conduire à l’apparition de mutations et déclencher ainsi un processus de cancérogenèse. ». L’Inserm relève également des effets potentiellement délétères du glyphosate sur certaines hormones et sur le microbiote intestinal. Il n’écarte pas non plus le risque perturbateur endocrinien. 

Ces études auraient dû conduire à l’application immédiate du principe de précaution. Mais alors pourquoi le glyphosate n’est-il toujours pas interdit ?

Des Monsanto papers au fichage illégal : les scandaleuses tactiques de lobbying pour bloquer l’interdiction du glyphosate 

Le lobby de l’agrochimie tente de brouiller les pistes sur la dangerosité du glyphosate. Emblème de ce lobbying, les révélations des Monsanto Papers en 2017 dans la presse. Ils dévoilent de vastes manœuvres pour dissimuler les effets sur la santé du glyphosate et influencer les agences étatiques chargées de la santé. Objectif ? Empêcher coûte que coûte une interdiction de la substance-phare du géant de l’agrochimie. Ils montrent aussi que Monsanto s’inquiétait déjà de la sureté de son produit en 1983 mais aurait étouffé l’information.

Parmi les scandales dont Monsanto-Bayer est accusé, mentionnons les fichiers illégaux référençant les personnalités influentes sur le dossier du glyphosate , les scientifiques payés pour écrire que le produit était sans danger mais aussi la création de la « Society of Toxicology » qui servirait de façade à des chercheurs européens pour soutenir la non-dangerosité du glyphosate, tout cela financé par Monsanto, ou encore ce programme « Let nothing go  », littéralement « ne rien laisser passer », pour mener une guerre d’influence de l’opinion publique sur les médias et le web en « plaçant activement » des contenus favorables. 

Le pire ? Ces tactiques de création du doute autour de la science fonctionnent encore trop. Dans une analyse publiée en 2019 dans la revue Environmental Sciences Europe , des chercheurs ont montré que lors du renouvellement de l’autorisation du glyphosate aux Etats-Unis, seuls 2% des études réalisées par des industriels révélaient un effet génotoxique, contre 68 % des études scientifiques publiées dans des revues à comité de relecture et avec une indépendance scientifique bien plus forte. 

En Europe, une évaluation scientifique autrichienne  a également fait beaucoup de bruit en juillet 2021. Elle a démontré que 68% des études à la base du renouvellement de l’autorisation du glyphosate en 2017 n’étaient pas scientifiquement fiables selon les deux toxicologues de renommée internationale signant cette étude. 

Malgré ces chiffres, les agences officielles d’évaluation s’appuient encore fortement sur les études fournies par les firmes elles-mêmes, souvent opaques et biaisées. Un vrai frein pour une véritable protection de la santé des citoyens et citoyennes et de l’environnement.    

La France va-t-elle (enfin) interdire le glyphosate ? Cap sur l’Europe

Aujourd’hui, le glyphosate n’est toujours pas interdit en France. Pourtant, Emmanuel Macron avait pris l’engagement fin 2017 de faire sortir la France de l’usage du glyphosate en trois ans… avant de rétropédaler sous la pression des lobbies agricoles et de l’agrochimie. 

« Ça se gère au niveau européen », avait justifié, en décembre 2020, le président de la République interrogé sur l’échec de cette promesse. Mais la France est-elle toujours pour une interdiction ? Sur le sujet, elle poursuit un jeu trouble à l’échelle européenne. Elle fait en effet partie d’un groupe de travail composé de quatre pays qui viennent d’afficher une position… en faveur d’un renouvellement du glyphosate. 

Alors, pour ou contre une interdiction rapide du glyphosate ? L’hexagone doit rapidement éclaircir sa position : un renouvellement ou non du glyphosate doit être décidé avant le 15 décembre 2022. Pour appeler le président de la République à s’engager à ce que la France s’oppose au renouvellement de l’autorisation du glyphosate en Europe, foodwatch a lancé une pétition  avec une coalition de plus de 30 organisations de la société civile. 

Pendant ce temps, des malades mènent un combat judiciaire contre Monsanto

Le glyphosate fait l’objet de nombreuses batailles, d’un point de vue règlementaire mais aussi judiciaire. Aux Etats-Unis, la fronde compte près de 4 000 dossiers de victimes présumées qui pourraient déboucher sur un procès. Trois cas internationaux sont emblématiques : Fabian Tomasi, le jeune Théo Grataloup et Dewayne Johnson. 

Fabian Tomasi, décédé à l’âge de 53 ans , était un ancien ouvrier agricole argentin. Il avait été chargé de remplir les cuves d’avions d’épandages. C’est son corps, douloureusement et spectaculairement déformé par une polyneuropathie toxique grave, qui est devenu un emblème, son arme contre le glyphosate. Il l’exposait pour lancer l’alerte. Malgré son combat judiciaire, il n’aura pas eu le droit à un procès. 

Les parents de Théo Grataloup , eux, ont pu ouvrir, en 2019, une procédure judiciaire en France. Elle est toujours en cours. Leur action contre la multinationale interroge l’exposition in vitro au glyphosate. Enceinte sans le savoir encore, la maman de Théo avait pulvérisé en grande quantité un générique du Roundup dans son parc équestre. Leur fils est né avec des malformations de l'œsophage et du larynx rarissimes, qui l'empêchent de se nourrir et de s'exprimer normalement. 

Dewayne Johnson, lui, a déjà gagné plusieurs batailles  dans son action judiciaire aux Etats-Unis. Ce jardinier californien accuse le Roundup et son équivalent professionnel, le Ranger pro, d’être à l’origine de son cancer, un lymphome non hodgkinien. L’affaire a pour l’instant été jugée trois fois en faveur du plaignant. Ce procès a également ouvert la voie à d’incroyables révélations. Grâce à une procédure permise outre-Atlantique, des centaines de documents secrets ont été rendus publics et sont devenus célèbres sous le nom de Monsanto papers. 

Interdire, oui mais après… comment remplacer le glyphosate ? 

Interdire oui, mais certains syndicats agricoles montent au créneau contre une telle décision, prétextant qu’il n’y aurait pas d’alternatives. Serait-ce une mission impossible de ne plus traiter au glyphosate ? De nombreux professionnels se passent déjà de cet herbicide, notamment en agriculture biologique pour lesquels ces substances sont proscrites. Alors comment font-ils ? Les techniques de limitation de la pousse des mauvaises herbes ne manquent pas (faux semis, désherbage mécanique, paillage, enherbement…).

L’institut agronomique français (INRAE) a été missionné pour évaluer les alternatives au glyphosate ces derniers années. Son rapport remis en 2017 est clair : s’il existe encore des situations complexes, une grande partie des usages peut être dès aujourd’hui interdite. Certains le sont même déjà. Dernièrement, l’INRAE a même dévoilé  avoir réussi à se passer de glyphosate en 3 ans dans toutes ses cultures agricoles, ouvrant donc la voie et montrant que les solutions existent en « sortant de sa zone de confort ». 

Car oui, il est nécessaire pour les modèles agricoles qui se sont construits autour du glyphosate de remettre à plat l’intégralité de leur système. Un changement complexe qui demande un accompagnement des agricultrices et agriculteurs, technique et financier, de la part de l’Etat.  La « désintoxication » de l’agriculture à cette molécule demandera une modification profonde des pratiques agricoles, qui, selon l’INRAE sont en adéquation avec une réduction globale de l’usage de l’ensemble des pesticides. Non, la tâche ne sera pas facile. Elle est pourtant vitale pour la santé des agriculteurs, des riverains, des consommateurs et la préservation de notre planète. 
 

Mobilisez-vous avec nous, signez la pétition pour interdire le glyphosate !

Sources et liens