Actualités 08.04.2021

La vérité sur notre alimentation : ces 3 lanceurs d’alerte ont osé parler pour nous informer

  • Scandales alimentaires
De g. à dr. : Inès Léraud, Yasmine Motarjemi, Pierre Hinard Emmanuel Pain, DR

Ils s’appellent Yasmine Motarjemi, Pierre Hinard, Inès Léraud. Chacun d’entre eux a détenu une information cruciale, choquante concernant notre alimentation et a fait le choix de parler. Ce sont des lanceurs d’alerte qui ont payé un prix fort dans leur vie personnelle pour avoir osé divulguer ce que de puissants groupes de l’agroalimentaire auraient préféré garder secret. Sans eux, nous n’aurions jamais eu accès à ces informations qui en disent long sur ce dont certains industriels sont capables. Nous voulons ici souligner leur courage et le rôle indispensable des lanceurs d’alerte pour notre société.

Sécurité des aliments : Yasmine Motarjemi vs Nestlé 

Les lanceurs d’alerte révèlent des dysfonctionnements, parfois liés à des multinationales extrêmement puissantes. Pour avoir alerté sa hiérarchie chez Nestlé en Suisse, Yasmine Motarjemi raconte avoir vécu de longues années d’enfer : harcèlements, entrave à ses fonctions, menaces, etc. avec des effets graves sur sa santé, sa carrière et sa vie. Spécialiste de la sécurité sanitaire des aliments pour l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), experte des toxi-infections alimentaires, elle a été recrutée par Nestlé en 2000 où elle était en charge de la sécurité sanitaire des aliments au niveau mondial.
Elle tire le signal d’alarme suite à la constatation de nombreux problèmes dans la gestion de la sécurité des aliments. Elle raconte : « Par exemple des instructions erronées du directeur de Qualité qui recommandait de ne pas vérifier la matière première et de se fier aux fournisseurs. Ceci a contribué à l’incident de mélamine en Chine, selon moi ».  Yasmine Motarjemi poursuit : « Ce directeur était également délibérément négligent. Par exemple, il avait ignoré les plaintes des consommateurs à propos de biscuits dont « la croûte était anormalement dure et ne se ramollissait pas assez vite dans la bouche des tout-petits. » Le produit était vendu pour des bébés de 8 mois alors qu'à cet âge, ils n'avaient pas encore de dents pour le croquer. En France, Nestlé a reçu de nombreuses plaintes des parents à ce sujet, déclarant que le produit était dangereux. Ces plaintes ont longtemps été négligées, et la production et la vente du produit continuait, comme si de rien était. (…) Non seulement, par ma fonction, j'avais le devoir de soulever les problèmes et de suggérer des rectifications, mais de plus le Code de conduite professionnelle de Nestlé l'exigeait ». 

Yasmine Motarjemi est licenciée en 2010 et dépose plainte pour harcèlement moral et psychologique. 

Dix ans plus tard, en janvier 2020, les juges de la Cour d’appel suisse du canton de Vaud en Suisse condamnent la direction de Nestlé pour violation flagrante du droit suisse du travail : « Le caractère sournois du harcèlement a eu un impact considérable sur la plaignante, comme le montre son état de santé actuel ; de plus, il l'a manifestement détruite professionnellement », écrivent les juges de la Cour d'appel. Le tribunal confirme également que Nestlé n’a pas examiné ses alertes et n’a pas donné suite à sa demande d’audit. 
Au Financial Times, Nestlé affirme que « cette affaire ne concerne pas la sécurité alimentaire. Nestlé continue à maintenir les plus hauts standards de sécurité et de qualité des aliments ». Yasmine Motarjemi dénonce, elle, une culture de la peur qui contraint au silence : « Suite à ma propre dénonciation chez Nestlé, j'ai été contactée par un ancien collègue, qui m’a écrit : "Nous le savons tous mais nous nous taisons parce que nous avons une famille à nourrir et une retraite à assurer" ». 
Selon Yasmine Motarjemi, « des milliers d’experts de Nestlé ont constaté les problèmes dans la gestion de la sécurité des aliments et le harcèlement mais n’ont rien dit. Seule une personne a rapporté au tribunal que j’avais été gravement harcelée et qu’elle avait honte d’y avoir participé ».

Yasmine Motarjemi a reçu le prix GUE/NGL pour les journalistes, lanceurs d'alerte et défenseurs des droits à l'information au Parlement européen en 2019.

Viande : Pierre Hinard vs Castel Viandes

Pierre Hinard est ingénieur agronome, aujourd’hui éleveur bio. Il était directeur qualité entre 2006 et 2008 dans l’un des plus gros abattoirs et transformateurs de viande de Loire-Atlantique : Castel Viandes, à Châteaubriant. Castel Viandes est un acteur majeur : l’entreprise fournit des centaines de tonnes de viande hachée à quasi toute la grande distribution – Auchan, Système U, Carrefour – et à des chaînes de restauration comme Flunch, Mc Donald’s, William Saurin, Lustucru... Vous retrouvez sa viande partout sur le territoire français. 
Dans son livre  « Omerta sur la viande » (2014), Pierre Hinard raconte l’horreur de la remballe pratiquée au sein de Castel Viandes, c’est-à-dire le « recyclage intensif » (« Rien ne se perd » dit-il,) de viandes impropres à la consommation, renvoyées à l’abattoir par de gros clients de la grande distribution parfois bien après la date limite de consommation. Il explique comment de grandes quantités de cette viande périmée étaient déballées, traitées pour être remballées et remises sur le marché avec de nouvelles étiquettes. Il détaille aussi : « Les asticots – 250 kilos qui grouillent sur le toit et tombent dans les steaks hachés -, les fausses valeurs de matière grasse (des steaks hachés à 25% de M.G. mais vendus pour du 15%), les morceaux « verdâtres » et « à l’odeur écœurante », les feuilles de traçabilité maquillées, les résultats bactériologiques dissimulés, les pièces de viande congelées, décongelées, recongelées, des dates truquées et la double comptabilité pour que les inspecteurs de la DGAL ne repèrent pas la fraude ». Ecœuré, Pierre Hinard dénonce dans son livre « des services vétérinaires absents ou corrompus » et des pouvoirs publics pour le moins… distraits.

Exigez avec nous plus de transparence sur les fraudes alimentaires !

Pierre Hinard affirme avoir alors protesté auprès de sa direction, refusant de cautionner la dégoûtante pratique de la « remballe », contraire à la législation et dangereuse pour la sécurité des consommateurs. Après avoir lancé l’alerte et signalé le 8 décembre 2008 à l’Inspecteur Vétérinaire de la direction départementale de la protection des populations les pratiques frauduleuses de l’entreprise à tous les échelons, Pierre Hinard est licencié le 20 décembre 2008 pour « insuffisance professionnelle ». Castel Viandes conteste les faits décrits par son ex-employé. L’avocat de Pierre Hinard se bat pour faire reconnaître son statut de lanceur d’alerte : « Cette procédure de licenciement est la réponse de la société Castel Viandes à la dénonciation par Monsieur Hinard des dysfonctionnements qu'il avait pu constater au sein de cette société... dysfonctionnements couverts et provoqués par les membres de la direction de cette dernière. D’ailleurs, la société Castel Viandes s'est empressée de peser, sur l'ensemble des acteurs, témoins de ces faits, de tout son poids économique afin de faire disparaître les traces de ces agissements et obtenir le silence de l'ensemble des témoins, pensant qu'en licenciant Monsieur Hinard, elle se débarrasserait de l'unique gêneur qui a eu l'audace de dénoncer les faits dont il était témoin auprès des autorités vétérinaires et sanitaires. Monsieur Hinard doit en effet être considéré et traité comme un lanceur d'alerte ; il a injustement été licencié en raison des faits qu'il avait publiquement dénoncés », estime Me David Lemercier. Plus de dix ans après ce licenciement, le 28 mars 2019, le Conseil des Prud’Hommes de Nantes n’a pas reconnu Pierre Hinard comme lanceur d’alerte et l’a débouté, « validant » ainsi son licenciement par Castel Viandes. Mais Pierre Hinard ne lâche rien et fait appel de cette décision.
Par ailleurs, en juin 2014, une instruction a été ouverte qui a mené à la mise en examen par un juge nantais du PDG de l’entreprise et de la responsable qualité pour « tromperie sur la qualité substantielle de la marchandise » et « tromperie aggravée par un risque pour la santé de l'homme ou de l'animal ». Le procès au pénal pour cette affaire n’a toujours pas eu lieu… 

Fausses tomates françaises : Inès Léraud vs Chéritel 

Inès Léraud est journaliste pour France Culture, France Inter, Basta !, Mediapart et Disclose. Auteure de nombreuses investigations sur le secteur agroalimentaire, elle a été récompensée pas moins de cinq fois pour son ouvrage, la bande dessinée « Algues vertes. L’histoire interdite ». Une enquête qui lui a valu de multiples pressions de la part des protagonistes épinglés dans son récit. Son travail dérange. 
A plusieurs reprises, Inès Léraud a été visée par des procédures bâillons visant à la faire taire. Ainsi, Christian Buson, fondateur d’un Institut technique et scientifique de l’environnement, présenté par Inès Léraud comme « un Breton influent connu pour propager des thèses sur les marées vertes favorables à l’industrie agroalimentaire », a porté plainte pour diffamation contre elle, avant de se rétracter quelques jours avant l’audience en janvier 2020.
Son investigation pour Basta ! sur Jean Chéritel, un important grossiste breton de fruits et légumes, n’a pas plu à celui que certains de ses ex-collaborateurs aiment surnommer
“le Bernard Tapie de Guingamp”, raconte la journaliste qui a rencontré d’anciens employés de la société Chéritel Trégor Légumes implantée à Grâces (Côtes-d’Armor). 
Chéritel gère pas moins de 100 tonnes de marchandises par jour. « Via ses quatre sociétés, le groupe découpe, transforme, conditionne et expédie des fruits et légumes vers les enseignes E. Leclerc, Intermarché, Auchan, Carrefour, Système U, Aldi, ou encore Quick et KFC. L’entreprise, qui revendique 45 millions d’euros de chiffre d’affaires et 120 salariés, est dirigée depuis plus de trente ans par Jean Chéritel », précise Inès Léraud. 
Le PDG s’aperçoit qu’en périodes de promotions, qui boostent fortement la demande, il ne peut honorer tous les termes de la commande et risque de lourdes pénalités de la part d’Aldi (ou de la grande distribution). « Quand je disais à l’acheteur qu’on ne pouvait pas avoir toute la marchandise, il me répondait : “Débrouillez-vous ou vous serez déréférencé” », explique le patron qui, de fait, s’est débrouillé… en francisant de la marchandise étrangère. Plusieurs centaines de tonnes de tomates fournies par Chéritel, rondes, cerises, rouges, jaunes, vertes étiquetées « origine France » provenaient en réalité des Pays-Bas, d’Espagne ou du Maroc. Il s’agit « seulement » de 185 tonnes ainsi francisées selon la firme, alors que l’administration parle, elle, de 800 tonnes. Une fraude qui aurait duré plusieurs années… jusqu’à ce que quelqu’un la dénonce, déclenchant la descente dans les locaux de sept enquêteurs de la direction départementale de la protection des populations (DDPP) le 28 juillet 2017. 
« Tout le monde savait, c’est étonnant que ça n’ait pas fuité avant », rapporte un ex-salarié à Inès Léraud qui l’écrit en toutes lettres. Un ancien directeur commercial du groupe précise même : « Toutes les boîtes pratiquent ça en dépannage [pour ne pas perdre des marchés], mais là, c’était en quantité industrielle ! ». De fait, Chéritel fournissait 22 tonnes de tomates à Aldi par semaine ; « de quoi tromper 22 000 familles chaque fois », dira la procureure de la République lors du procès au tribunal de grande instance de Saint-Brieuc en novembre 2019.
En juin 2019, Jean Chéritel attaque Inès Léraud en diffamation. A chaque fois, c’est de l’énergie et du temps pour préparer sa défense qu’elle ne peut consacrer à ses enquêtes. Mais en janvier 2021, quelques jours avant le procès, Jean Chéritel abandonne finalement ses poursuites.

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