C'est quoi le danger des huiles minérales dans notre alimentation ?

Huiles minérales, MOSH, MOAH… Cela ne vous dit rien ? Pourtant, ces toxiques dérivés du pétrole se sont déjà invités dans votre assiette. Les plus dangereux, les MOAH, peuvent être cancérogènes, mutagènes et perturbateurs endocriniens. Enquêtes après enquêtes, foodwatch révèle leur surprenante omniprésence dans des laits infantiles, pâtes, riz, semoule, biscuits, bouillons cube, chocolats, pâte à tartiner… Face à cette contamination, il s’avère urgent de se mobiliser car individuellement, nous sommes démuni.es et, sans règlementation, les industriels laissent faire. Explications.

Huiles minérales, MOH, MOSH, MOAH : c’est quoi ce charabia ? Petite définition du problème

A foodwatch, on devine bien que vous parler « d’huiles minérales dans l’alimentation », ça ne vous retourne pas l’estomac. De l’huile, de la nourriture, rien de plus naturel non ? L’association d’idée est pourtant bien trompeuse. Voulez-vous vraiment voir vos pâtes, votre bouillon cube ou votre lait infantile assaisonnés avec du pétrole ?

Oui, derrière le terme d’huiles minérales se cachent avant tout des dérivés du pétrole.

D’hydrocarbures pour être plus précis, comme le laisse deviner le mystérieux acronyme anglais « MOH » pour « Mineral Oils Hydrocarbons ». Ces huiles minérales se déclinent en deux catégories : les MOSH (prononcez « moches ») si elles sont saturées et les MOAH (prononcez comme vous le voulez) pour les aromatiques. 

Ces huiles minérales contiennent des milliers de composants chimiques de structures et de tailles différentes. On les retrouve dans des colles, des encres d’impression, des lubrifiants de machines, des produits de nettoyage ou encore dans certains pesticides. Le hic ? Elles migrent facilement et contaminent notamment notre alimentation alors qu’elles n’ont strictement rien à y faire. 
 

Huiles minérales dans l’alimentation : un danger pour notre santé

Les effets des MOSH et des MOAH sur votre santé sont très documentés et font consensus parmi les scientifiques. Les MOSH peuvent s’accumuler dans vos organes et les endommager, notamment votre foie ou encore votre rate. 

Les MOAH, eux, sont encore pires. Ils peuvent provoquer des cancers, altérer votre patrimoine génétique (caractère mutagène) mais aussi perturber votre système hormonal (coucou les perturbateurs endocriniens). Ces derniers participent par exemple à la baisse de la fertilité, au développement de puberté précoce, à des malformations du fœtus ou encore au développement de maladies métaboliques telles que le diabète.

Vous devriez ne jamais en consommer le soupçon d’un quart de millionième de gramme. En effet, la dangerosité des MOAH est telle que l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’EFSA, estime que toute exposition à travers l’alimentation présente un risque. Vous n’allez pas vous étouffer ou être malade dès leur ingestion pourtant, elles pourraient déjà altérer votre santé. L’agence le souligne bien : aucun taux d’exposition ne peut être considéré comme « sûr ». Or, les enquêtes menées par foodwatch révèlent une déconcertante omniprésence de ces dérivés du pétrole dans nos repas.
 

Riz, pâtes, chocolat, corn flakes... foodwatch révèle leur contamination aux huiles minérales dès 2015

Lorsque foodwatch publie fin 2015 les résultats d’une première série de tests en laboratoires, l’objectif est alors de mettre les pieds dans le plat. Nous savions que, depuis longtemps déjà, les industriels étaient au courant de la problématique mais n’agissaient pas vraiment. C’est ce que nous confiait par exemple Christophe Brusset , ex-trader dans l’agroalimentaire, auteur de « Vous êtes fous d’avaler ça ! ».

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VIDEO - Christophe Brusset, auteur de « Vous êtes fous d’avaler ça ! » (Flammarion) et ex-trader dans l’agroalimentaire

Contamination des aliments par les huiles minérales, dérivés de pétrole « c’est un problème connu par l’industrie depuis des années. »

Notre première enquête  se penche donc sur la contamination aux huiles minérales de produits alimentaires secs, conditionnés dans des emballages cartons. A l’époque, nous faisons tester en laboratoire 120 produits achetés en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. Et les résultats dépassent nos craintes : 43 % des produits testés se révèlent contaminés par des MOAH et 83% par des MOSH.

En France, sur les 45 produits du panel, la contamination aux MOAH – les huiles minérales dont vous ne devriez jamais avaler le soupçon d’un quart de millionième de gramme – atteint en 2015… 60% des denrées. Oui, trois produits sur cinq. Et vous les connaissez forcément : chocolat Van Houten ou encore Nestlé dessert, riz Uncle Ben’s, marque repère, Casino, couscous Ferrero, Lustucru, Carrefour bio, lentilles reflets de France, corn flakes Super U, Auchan…  
 


Entre confirmation scientifique, engagements à la carte des entreprises et brassages d’air politique : les remous de la campagne foodwatch

Notre enquête fait des remous. La main prise dans le pot de ces contaminants, certains acteurs se décident enfin à bouger. Fin 2016, six des plus gros distributeurs en France s’engagent . E.Leclerc, Carrefour, Lidl, Intermarché, Casino et Système U assurent que les denrées vendues au nom de leur marque, ne seront que des produits non contaminés par les MOAH. Par ailleurs, un nombre croissant d’entreprises commencent aussi à tester leurs produits. 

Du côté politique, ça commence à s’agiter... et à brasser de l’air. 

En France, les autorités s’abritent d’abord derrière le fait qu’elles attendent l’avis des scientifiques de l’autorité sanitaire française, l’ANSES, avant de prendre une position officielle. Quand cet avis arrive en avril 2017, il est on ne peut plus clair sur le danger des huiles minérales : « En raison de leur caractère mutagène et cancérogène, aucun seuil ne peut être proposé pour les mélanges de MOAH ». Réponse des pouvoirs publics ? Ils parlementent. La France dit multiplier les tests et pousser au niveau européen mais n’interdit toujours pas de vendre de la nourriture contaminée par ces dérivés du pétrole. 

Au niveau européen, les experts et expertes se mettent autour de la table pour débattre des méthodologies de tests, récoltent des données à travers l’Europe pour mieux prendre la mesure du problème… mais, là encore, toujours pas de règlementation pour protéger celles et ceux qui achètent tous les jours des produits alimentaires potentiellement contaminés. 

2019 : foodwatch trouve des MOAH dans les laits infantiles

Face à une stratégie du tout petit pas, foodwatch décide de taper du poing sur la table en 2019. La contamination de notre alimentation est omniprésente au quotidien. Nous ne pouvons tolérer des débats qui traînent. 

Grâce au soutien de nos donatrices et donateurs, nous finançons une nouvelle série de tests sur les laits en poudre pour bébé, ces aliments censés être particulièrement contrôlés. Nous en soumettons un panel à trois laboratoires certifiés indépendants. 

Les craintes de notre petite équipe sont malheureusement confirmées à l’arrivée des résultats. En France, deux des huit laits en poudre analysés sont alors contaminés par des MOAH, la catégorie la plus dangereuse des huiles minérales : le Nidal Lait en poudre 1er âge de Nestlé destiné aux nourrissons de 0 à 6 mois et le Gallia Galliagest Croissance sans lactose de Danone conseillé pour des bébés de 12 mois à 3 ans.
 

Face à nos inquiétantes découvertes et nos interpellations, le déni et l’irresponsabilité des marques s’avèrent criants.

Réaction face à nos révélations ? Nestlé et Danone font de la com’, les pouvoirs publics commencent timidement à légiférer

Ils auraient dû, mais Nestlé et Danone n’ont pas rappelé leurs produits contaminés. Ils se sont contentés de faire… de la com’ en tentant de convaincre les parents qu’il n’y avait aucun risque. Effarant.

De leur côté, les autorités européennes n’ont, par contre, pas pu botter en touche cette fois-ci. Une alerte sanitaire européenne (RASFF) a été déclenchée et l’information circule donc parmi les pays européens. L’agence d’évaluation des risques pour les aliments (EFSA) a également dû produire un nouveau rapport "en urgence" : il revient à de nombreuses reprises sur l’enquête menée par foodwatch. L’EFSA y confirme les résultats obtenus par nos tests mais aussi le besoin d’agir.

Pour la première fois, les Etats membres et la Commission européenne se décident – enfin - à encadrer la présence des MOAH dans l’alimentation. Une avancée donc, mais pleine d’incohérences. Alors que tous les scientifiques indiquent qu’aucune dose ne peut être sûre, l’Europe fixe un seuil de 1mg/kg de MOAH, le double de ce qui est détectable. Pire : ce seuil n’est fixé que pour les laits infantiles alors que la contamination, elle, concerne l’ensemble des produits alimentaires.

2021. Margarine Fruit d’Or Omega 3, bouillons cubes Knorr, Léa Nature, Auchan : l’omniprésence de la contamination confirmée

À ce stade, certain.es jugeront foodwatch un peu trop têtue. Mais pour lutter contre une contamination d’une telle ampleur, il faut bien de la persévérance. En 2021, nous avons étendu notre enquête. Ainsi, nous avons testé 152 références de grande consommation : 30 en France, 39 en Allemagne, 36 en Autriche, 27 aux Pays-Bas et 20 en Belgique. 

Résultats ? 1 produit sur 8 s’est révélé contaminé par les MOAH, toujours ces substances dont vous ne devriez pas avaler le soupçon d’un quart de millionième de gramme. 1 sur 8 : imaginez un peu l’omniprésence et la durée avec laquelle nous sommes exposés. 

Dans nos tests, cinq produits achetés en France contenaient des MOAH détectables : la margarine Fruit d’Or Oméga 3, les cubes de bouillon légumes Knorr sans sel et les cubes Knorr/Puget aux herbes et à l’huile d’olive, les cubes de bouillon légumes sans sel Jardin Bio Etic de Léa Nature et les cubes de bouillon de bœuf déshydraté de la marque Pouce d’Auchan. 

Fait notable de notre enquête, les cubes de bouillons Knorr sont également contaminés à des taux particulièrement élevés en Allemagne, Autriche, Belgique et aux Pays-Bas. D’autres produits ont été testés positifs tels que des céréales Quaker au chocolat aux Pays-Bas, du Nutella en Allemagne, de la pâte à tartiner Delhaize bio en Belgique, de la pâte à tartiner Milky Way en Autriche. 

L’urgence d’interdire la vente de nourriture contaminée se révèle criante pour notre santé. 

Quelles solutions pour ne plus avaler d’hydrocarbures d’huiles minérales ?

Comment éviter une contamination ? En obligeant le secteur agroalimentaire à changer ses pratiques. 

Techniquement, les acteurs de l’agroalimentaire peuvent éviter la contamination de notre alimentation par les huiles minérales, bien que l’origine de cette pollution soit variée. Le cas de l’Allemagne est parlant : il y a été un temps question d’une loi contre cette contamination, notamment quand elle provient des emballages. Cette seule optique a poussé les industriels à anticiper et à changer leurs pratiques pour s’attaquer au problème. Résultat : le nombre de produits contaminés d’après nos tests est toujours moins élevé en Allemagne que dans les autres pays. 

Autre témoin de cette possibilité d’agir ? Les recommandations de l’ANIA : l’un des plus gros lobbies de l’agroalimentaire a publié, en 2019, un guide pratique  à destination de ses membres pour éviter les contaminations. Seulement, sans obligation légale, fabricants et distributeurs ne se précipitent visiblement pas pour nous protéger du danger. 

Que faire alors ? A l’échelle individuelle, aucune méthode ne permet d’échapper à l’achat de nourriture contaminée avec ces dérivés du pétrole. Invisibles à l’œil nu, inodores, incolores, vous ne pouvez pas les déceler. Aucun label ne garantit non plus leur absence. Quant à nos révélations, nous vous déconseillons d’acheter les lots de produits dont nous venons de révéler la contamination aux huiles minérales. Ils devraient même être rappelés. Reste qu’un produit non contaminé au moment de nos résultats peut l’être demain. Un test est en effet une photographie des contaminations, à un instant T. 

Rien à faire donc ? Loin de là ! 

Si à l’échelle individuelle, nous sommes démuni.es, ensemble, nous pouvons peser pour changer la donne. Objectif : interdire en Europe la vente de toute nourriture contaminée par les dérivés du pétrole les plus dangereux, les MOAH. Pour atteindre ce but, vous avez bien des outils à votre disposition. 

Tests des produits : la méthodologie foodwatch

Avant de vous indiquer qu’un produit est contaminé, nous avons remis plusieurs exemplaires du produit auprès d’un laboratoire accrédité. Il a utilisé la toute dernière méthode de détection recommandée par la Commission européenne en 2019. En cas de résultats positifs d’une contamination aux hydrocarbures aromatiques d’huile minérale (MOAH), les tests ont ensuite été vérifiés par un autre laboratoire. Les résultats positifs sont revérifiés, y compris pour écarter d’éventuels faux-positifs. Avec une telle procédure de tests et au niveau actuel de la science, nos résultats ne peuvent être plus précis.

Détail de la méthodologie à consulter dans notre rapport.

Sources et liens