Fraude alimentaire : que se cache-t-il derrière ce scandaleux tabou ?

Vous en avez fort probablement déjà mangé sans le savoir. Les « faux » aliments, ou aliments fraudés, ne devraient jamais finir dans nos estomacs et pourtant. Supermarchés, restaurants, marchés, magasin du coin ou en ligne… les autorités en dénichent partout. C’est devenu un business très juteux où le risque de se faire coincer reste mince. Comment définir la fraude alimentaire ? Quelles sont ces escroqueries ? Qui sont les fraudeurs ? Comment lutter contre ? Gardez l’estomac bien accroché, foodwatch a mené l’enquête. 

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Une minute pour comprendre la fraude alimentaire.

Ces scandaleux exemples de fraude alimentaire... se cachent-ils dans votre assiette ?

Vous avez été choqué·e par la viande de cheval vendue sous l’appellation de bœuf  ? Vous êtes loin d’imaginer ce qui se trouve dans les cuisines de la fraude alimentaire. 

Injections chimiques dans du poisson, pesticides contrefaits, viande avariée, lait infantile ou légumes contaminés, usurpation de labels de qualité, OGM interdits,  allergènes non renseignés sur l’étiquette, triche sur l’origine, faux bio… La fraude alimentaire recouvre des pratiques aussi affolantes que variées. Et vous en avez très probablement déjà été la victime, sans le savoir.  

Avec son enquête  « Manger du faux pour de vrai. Les scandales de la fraude alimentaire » parue aux éditions Robert Laffont, Ingrid Kragl, directrice de l’information de foodwatch a levé le voile sur un phénomène et un tabou qui dépassent l’entendement. 

Les chiffres puisés dans certains rapports de la Répression des fraudes en France (DGCCRF) montrent en effet qu’aucun rayon n’y échappe. 

Si la Commission européenne estime à 30 milliards d’euros les pertes annuelles pour l’industrie mondiale liées à cette fraude alimentaire, l’estimation est probablement bien en deçà de la réalité. L’Italie seule chiffre à 24,5 milliards d’euros l’impact de l’agromafia, soit toutes les activités criminelles liées à l’alimentation. Entre ces deux chiffres, une vaste omerta.

Aliments contrefaits, contaminés, illégaux… quelle définition pour la fraude alimentaire ?

Comment définir cette fraude alimentaire ? Qu’est-ce qui relie un poisson piqué aux nitrites pour paraître frais, un fruit récolté en Europe de l’est et pourtant étiqueté « made in France » et un miel n’ayant jamais vu d’abeille ?

Il y a fraude alimentaire lorsque des personnes ou des entreprises trompent intentionnellement les consommateurs, obtenant ainsi un avantage injuste et violant la législation sur la chaîne agroalimentaire.
Définition (consensus) de la fraude alimentaire par la Commission Européenne

Quatre critères permettent donc de caractériser une fraude alimentaire :

  1. une violation de la législation
  2. une intention de tromper de la part d’un opérateur
  3. un gain économique (la fraude est profitable) 
  4. la tromperie avérée des consommateurs   

Faux aliments : les trois grands types de fraude alimentaire

Si l’inventivité des fraudeurs n’a pas de limites pour faire des gains financiers, foodwatch a repéré trois catégories de fraudes alimentaires.

1. Faux ingrédients : remplacer un aliment par un autre, le diluer, l’adultérer.

Vous pensez acheter de l’olive ? Vous avez du tournesol mêlé à de la chlorophylle. Vous croyez manger du canard ? Vous dégustez du porc. Avec ce poivre ? Un peu de craie, ou du sable. La fraude aux ingrédients va remplacer un aliment par un autre ou simplement le diluer avec une autre substance, parfois allergène ou pas toujours vraiment comestible.

C’est dans cette catégorie que l’on retrouve l’une des fraudes alimentaires les plus médiatisées, l’affaire Spanghero  éclatée en 2012. Dans plus de 4,5 millions de plats cuisinés écoulés dans une douzaine de pays européens, du cheval a été vendu sous l’appellation de bœuf. Résultat ? 2 millions de chiffre d’affaires en 10 mois pour l’entreprise Castelnaudary, au cœur du scandale. 

2. Fausses étiquettes : les fraudes au made in France, AOP, IGP, bio, OGM non mentionnés…

800 tonnes de tomates fournies par le grossiste Chéritel et vendues sous l’étiquette « origine France » alors qu’elles provenaient des Pays-Bas, d’Espagne ou du Maroc ? Une juteuse fraude écoulée dans votre supermarché et que vous n’avez probablement jamais repérée. 

Made in France, labels Rouge, bio, IGP, AOP, produits halal ou casher, OGM non mentionnés… Quand les allégations sur l’étiquette permettent de faire grimper les prix, les fraudeurs et fraudeuses y voient une aubaine. Selon l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO), la contrefaçon envahit, en Europe, 9% du marché des Indications Géographiques Protégées, les fameuses IGP. 

3. Risque sanitaire : périmés, contaminés, frelatés, ces fraudes sont un vrai danger pour la santé

Enfin, il y a cette vaste catégorie de fraudes qui jouent dangereusement avec notre santé. Les aliments sont avariés, contaminés ou encore traités avec des produits interdits. 

L’enquête du livre « Manger du faux pour de vrai. Les scandales de la fraude alimentaire » regorge de ces choquants exemples. Elle a ainsi levé le voile sur le commerce frauduleux depuis l’Espagne de thon avarié piqué aux additifs nitrés pour le faire passer pour frais. Cette fraude d’ampleur à l’échelle européenne rapportait au moins 200 millions d’euros par an aux contrevenants.

Il y a aussi eu ces tonnes de viande impropres à la consommation  parce qu’issues de vaches malades qui ont été importées de Pologne par neuf entreprises françaises. Vendues dans des boucheries ou intégrées à plusieurs tonnes de viandes de différentes origines, elles ont été écoulées par des grossistes, bouchers ou restaurateurs. Seules 500 kilos de cette viande ont été récupérés et détruits. Le reste ? Dans nos estomacs. 

On trouve aussi dans cette catégorie le scandale de l’oxyde d’éthylène. Entre septembre 2020 et février 2022, déjà près de 17 000 lots d’aliments ont été rappelés en France. Et cela continue. A l’origine des révélations, du sésame importé d’Inde et traité illégalement avec de l’oxyde d’éthylène, désinfectant interdit en Europe car cancérogène, mutagène et reprotoxique. Les contrôles ont fini par révéler une fraude d’une ampleur bien plus vaste. Du sésame aux glaces en passant par le poivre, gingembre, échalotes, café, pain, biscuits, plats préparés et les produits bio… les importations d’ingrédients frauduleux provenaient du Vietnam, de Chine, de Jordanie ou encore de Turquie. Le marché européen en est encore inondé. 
 

Qui fraude nos aliments ? Du petit producteur jusqu’à la mafia, il y a beaucoup d’argent à se faire

Si les types de fraudes sont très variées, le profil des fraudeurs l’est tout autant. Producteurs, petits et grands noms de l’agro-industrie, traders alimentaires, distributeurs, grossistes, trafiquants etc... chaque acteur de la chaîne alimentaire peut autant être victime que coupable de fraude. 

La mafia et le crime organisé s’invitent dans le panel de fraudeurs. A côté du trafic d’armes, de stupéfiants et même de traite d’êtres humains (prostitution, main-d’œuvre à bas coût – caporalato), ces criminels s’adonnent en effet aux trafics d’alcool frelaté, de faux pesticides ou encore d’aliments contrefaits (usurpation de marques connues). 

Les commerces de bouche, en plus d’être discrets et très rentables, sont en effet une aubaine pour blanchir l’argent. En bonus, le risque de se faire pincer est très faible. 

Il n’est intercepté et confisqué que moins de 1% de ces produits blanchis.
Office des Nations unies contre les drogues et le crime (UNODC)

Pouvoirs publics : qui surveille et traque les fraudes alimentaires ?

Pour enrayer ce trafic d’ampleur qui affecte toute la chaîne alimentaire, l’Europe s’est dotée d’un vaste arsenal, surtout depuis l’affaire dite « des lasagnes à la viande de cheval » (2013). Le Food Fraud Network favorise la communication entre les États membres, le Rapid Alert System for Food and Feed (RASFF) permet d’activer un système d’alerte rapide pour les denrées alimentaires et les aliments pour animaux. Les laboratoires du Centre commun de recherche (JRC), l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), sans oublier Europol et Eurojust également mobilisés pour débusquer les fraudes alimentaires.

En France, cette traque, mais aussi les contrôles sur les produits alimentaires en général, se répartit entre le ministère de l’Economie et des Finances avec la Répression des fraudes (DGCCRF) et le ministère de l’Agriculture et de l’alimentation avec la Direction générale de l’alimentation (DGAL) et la Brigade nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP). 

Ces services permettent à notre continent de se prémunir mieux que d’autres. Pour autant, nos estomacs sont encore bien loin d’être en sécurité.

Comment prévenir et lutter contre les fraudes alimentaires ?

Au lieu de réduire les moyens de contrôles, il faut les renforcer

Si les services existent bel et bien, sur le terrain, les moyens dédiés aux contrôles dans l’alimentaire en France se réduisent comme peau de chagrin depuis des années. Ainsi, en 2022, les rangs de la Répression des fraudes (DGCCRF) comptaient 442 agents de moins que dix ans auparavant, alors que les équipes sont déjà clairement en sous-effectifs. En 2013, le bureau départemental de la répression des fraudes de l’Aude (DDCSPP), département où est basé Spanghero au cœur du scandale de la viande de cheval, disposait d’un seul et unique contrôleur sur le secteur alimentaire, selon le syndicat Solidaires-CCRF. Un seul.

Du côté de la Direction générale de l’alimentation en charge de l’inspection vétérinaire (abattoirs, etc.) et aussi phytosanitaire (pesticides), le nombre des inspections sur la sécurité sanitaire des aliments a diminué de 33% entre 2012 et 2019. 

A cela s’ajoute un manque de dispositifs. Par exemple, les lanceurs d’alerte en France ne disposent pas d’un canal efficace lorsqu’ils sont témoins de fraudes alimentaires  . L’Angleterre, l’Irlande, l’Écosse, le Danemark ou l’Italie ont mis en place des systèmes qui permettent d’alerter : lignes téléphoniques – hotline, plateforme Web et messagerie électronique. Depuis le scandale de la viande de cheval, ces pays    ont mis en place des stratégies de lutte contre la fraude alimentaire et consacrent des moyens à la hauteur de l’enjeu.

Rien de tel ici, pas non plus d’équipe pluridisciplinaire pour recueillir le « renseignement » pourtant inestimable, de l’avis des experts européens.

Ne plus négocier les sanctions : les rendre dissuasives et publiques

La grande majorité des fraudeurs passe donc à travers les mailles du filet faute de contrôles. Quant aux quelques fois où ils se font attraper, cela se règle souvent par la négociation de transactions sans aucune publicité et aux montants inconnus. L’affaire va rarement jusqu’aux tribunaux, sanctions ultimes. Par exemple, le bio qui n’en est pas se voit tout simplement requalifié en conventionnel et est donc commercialisé comme si de rien n’était. Le risque est très faible :  ça vaut vraiment la peine de frauder. foodwatch milite donc pour des sanctions bien plus dissuasives et transparentes. 

De la transparence : les consommateurs et consommatrices doivent (enfin) savoir qui a fraudé leurs aliments

Pour foodwatch, la transparence est une réponse phare contre la fraude alimentaire.   Car vous avez forcément déjà été victime de fraude. Mais qui vous a vendu ces produits frauduleux ? Où ? Depuis quand ? Quelle marque ? Qui a fraudé ? Quelle quantité avez-vous ingéré ? La fraude mettait-elle en péril votre santé ? 

Des pays comme l’Irlande, le Danemark, l’Italie, la République tchèque ou encore la Grande-Bretagne jouent notamment la carte de la transparence à l’égard des consommateurs. La Belgique et les Pays-Bas ont également communiqué ouvertement sur une fraude au champagne contenant de l’ectasy.

En France, par contre, c’est l’omerta. Face à l’ampleur des fraudes alimentaires, l’opacité de nos autorités françaises – qui sont, sinon complices, complaisantes avec les contrevenants - est insupportable.

La Cour des comptes a allumé à plusieurs reprises le ministère de l’Agriculture et le ministère de l’Économie : « Quelle qu’en soit la justification, cette situation est anormale ». Apporter de la transparence est dissuasif pour les candidats-fraudeurs. Taire leurs noms, c’est jeter le doute sur l’ensemble du secteur et donc pénaliser celles et ceux qui travaillent dans les règles de l’art.

Pourquoi en effet respecter les règles si ceux qui les enfreignent ne sont jamais épinglés publiquement ? 

Mettons fin à cette inexplicable opacité. 

Avec foodwatch, demandez la transparence sur les fraudes alimentaires

Livre "Manger du faux pour de vrai : les scandales de la fraude alimentaire"

Avec cette affolante et minutieuse enquête, Ingrid Kragl, directrice de l’information de foodwatch,  jette un pavé dans la mare pour briser le tabou de la fraude alimentaire. Entre exemples hallucinants, témoignages et portraits de fraudeurs, son livre dévoile les ressorts d’un bien juteux business, savamment occulté. 

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